[100] Le texte porte el boulyah, le copiste a évidemment écrit un au lieu d'un .

Leurs repas, durant le carême, ont lieu toute la journée. Quand un chrétien s'éveille, à l'heure où le soleil est déjà haut sur l'horizon[101] ou après, il boit une tasse ou deux de chocolat avec ce qu'il peut y ajouter de biscuits[102], qui sont du pain pétri avec du sucre et du jaune d'œuf. A une heure après midi, ils font un repas copieux; ceux des grands qui ne commettent pas de péché (en mangeant gras) ou qui sont excusés pour cause de maladie, mangent telles viandes qu'ils veulent. Ceux qui n'appartiennent pas à la classe des notables ou qui ont l'intention de jeûner, à ce qu'ils croient, mangent du poisson, des œufs, etc., et boivent du vin en telle quantité qu'ils le désirent, soit pur, soit mélangé (avec de l'eau). Ils boivent suivant leur bon plaisir toutes les fois qu'ils ont soif. Et même, à minuit, ils font un repas, léger à ce qu'ils prétendent, de la quantité d'une demi-livre, et dorment jusqu'au lendemain. Au moment où ils se réveillent, ils boivent (leur chocolat) comme de coutume. Ainsi se passent tous les jours du carême. Les moines ont toutefois la permission de manger, les jours du carême, une demi-heure avant midi, avec l'excuse qu'ils consacrent une partie de la nuit à veiller et à faire ce qu'ils prétendent être des prières. Tous autres que les moines ne mangent qu'après que le milieu du jour est passé.

[101] C'est ce que les Arabes appellent doha.

[102] Bichkouchou, en esp. bizcocho.

Les chrétiens ont, pendant le carême, un jour en plus du dimanche, qu'ils passent à écouter leurs prières impies et à entrer dans les églises, pêle-mêle, hommes et femmes; c'est le vendredi. C'est pour eux une œuvre pie d'aller à pied ce jour-là. Chacun descend de son cheval ou de sa voiture et marche pendant une heure. Dès qu'il a soif, il boit. Ils observent leur carême de la manière susmentionnée jusqu'à ce que trente-huit jours soient écoulés. Alors commencent les fêtes qu'ils ont réunies dans ce carême, en commémoration de ce qu'ils prétendent être arrivé au Messie, d'après leur croyance. Ainsi, le trente-neuvième jour, ils célèbrent la fête des Rameaux.

La fête des Rameaux est le jour où le Messie entra à Jérusalem, suivant leur évangile qui se trouve entre leurs mains et (où il est écrit) que, quand le Messie entra ce jour-là à Jérusalem, tous les enfants d'Israël sortirent à sa rencontre, après avoir tapissé le chemin et les rues de branches de palmiers et de feuilles d'arbres. C'est en ce jour que les enfants d'Israël cherchaient un témoignage contre lui pour se saisir de lui et le mettre à mort et qu'une grande multitude crut en lui, d'après ce qui est mentionné dans leur évangile; mais ils ne purent le saisir ni le maltraiter ce jour-là à cause du grand nombre de gens qui crurent en lui. Les chrétiens célèbrent ce jour-là une fête: ils se réunissent à l'église, prêchent et récitent son histoire et ce qui lui arriva; ils sortent la croix et la promènent dans les rues. Chacun des assistants tient à la main une branche de palmier ou un rameau d'olivier ou de quelque autre arbre frais et flexible, tel que le myrte et autre semblable; puis ils remettent la croix à sa place.

J'ai vu le jour des Rameaux le roi entrer dans une église située dans son palais et y écouter toutes les impiétés, que Dieu nous en préserve! qui lui étaient débitées ainsi qu'aux assistants par le prêtre préposé à l'administration de l'église. Après la cérémonie, il sortit avec tous les prêtres, les moines, l'archevêque, dont la signification est moufti, et le nonce, qui est le vicaire du pape. Les moines étaient vêtus de riches étoffes incrustées de pierreries. Chacun d'eux tenait à la main une branche de palmier. Ils portaient devant eux une croix en argent sur laquelle était une image couverte d'une étoffe de soie. Ils étaient précédés d'une troupe de petits moines qui excellaient à chanter et avaient des instruments de musique et autres semblables. Les religieux tenaient des papiers qu'ils lisaient en psalmodiant. Derrière eux venaient leurs supérieurs, que suivaient les plus hauts personnages de la cour. Le roi venait le dernier, ayant à la main une branche de palmier qu'on avait plantée avec les fleurs. Après avoir promené la croix autour du palais royal, ils la rapportèrent à sa place dans l'église. La même cérémonie est célébrée dans chaque église. On rencontre ce jour-là et les jours suivants tous les chrétiens portant chacun à la main une branche de palmier ou un rameau d'olivier ou de tout autre arbre.

Ce jour-là, comme le roi assista à la fête des Rameaux et que sa femme était absente, il nous envoya faire ses excuses de ce qu'elle n'était pas sortie et venue: une indisposition l'avait empêchée de quitter ses appartements, ce dont nous avions connaissance. Les excuses nous furent présentées par un (officier) que le roi commit à cet effet.

Le lendemain, ils se réunissent de même dans les églises, prêchent et récitent ce qui arriva au Messie après ce qui eut lieu pour les rameaux avec les enfants d'Israël, alors qu'ils s'excitaient contre lui et se consultaient sur les moyens de le saisir et de le tuer.

Le quarante-quatrième jour est la fête de la rupture du jeûne, celle qui est appelée la Pâque. Ce jour-là le roi fait apporter un repas préparé pour les indigents et, invitant treize hommes parmi les pauvres, il les fait entrer dans son palais et asseoir sur leurs sièges. L'archevêque, le moufti, et le nonce, vicaire du pape, arrivent et assistent le roi qui, de ses mains, présente la nourriture aux susdits pauvres et s'occupe en leur présence d'offrir les plats, de les changer et de les enlever comme le fait un domestique pour son maître, de telle sorte qu'il présente à chacun des treize pauvres trente plats de nourriture, sans viande, attendu que dans les jours de carême, les chrétiens n'en mangent pas. Quoique ce jour-là soit celui de la rupture du jeûne, ils l'ont compris dans les six qui sont en plus des quarante, ainsi que nous l'avons dit précédemment. Le roi leur donne à manger seulement du poisson de toute espèce et complète le nombre des trente plats avec toutes sortes de fruits frais et secs, de manière à les nourrir tous. Il leur distribue aussi l'eau et le vin. Lorsqu'ils ont fini de manger, le supérieur de l'église arrive; il tient dans les mains la cuvette; le nonce, vicaire du pape, porte l'eau, et le roi lave les pieds de ces pauvres et les essuie avec des serviettes préparées pour la circonstance. Dès qu'il a fini de les essuyer, il baise le pied de chacun d'eux et lui donne un vêtement et des pièces de monnaie. Ils s'en vont alors, emportant tout ce que le roi leur a remis, ainsi que les restes du repas et les plats dans lesquels il leur a été servi. On les voit vendre tout cela dans les rues, où la foule se précipite, à cause de la croyance qu'elle a que la bénédiction est attachée à cette nourriture.