On a prétendu qu'il était venu une foule de jeunes gens des plus nobles familles et qu'ils avaient pris part à ce tournoi. Parmi eux se trouvait un jeune homme, fils de l'oncle paternel du roi de France. Quand la jeune fille le vit, il lui plut et elle lui envoya le jour même de son arrivée, un présent et une collation, ce qu'elle n'avait l'habitude de faire pour personne. Son cœur s'était épris de lui.
Cette question et d'autres semblables ne suivent pas une règle unique. D'après leurs coutumes concernant l'hérédité, chacun agit à sa propre guise avant de mourir. Chez eux, l'homme a la disposition de tous ses biens et de toute sa fortune: s'il veut les donner à un étranger ou à une étrangère et priver ses enfants de son héritage, rien ne l'empêche de le faire. Lorsqu'il a légué sa fortune à un autre ou que celui qui a épousé sa fille en a hérité en sa qualité de gendre, l'héritier prend, à sa mort, le titre nobiliaire. Si c'est la fille qui a hérité de son père et que le mari n'ait pas de titre nobiliaire ou qu'il en ait un d'un rang inférieur à celui de sa femme, c'est lui qui reçoit le titre du père et entre en possession de tous ses trésors et de ses richesses. Les fils du défunt prennent un autre titre que celui de leur père.
C'est par suite de l'hérédité des femmes dans cette forme que la nation espagnole s'attend à être gouvernée par le roi de France, et cela pour l'un des deux motifs suivants: par droit d'héritage, si le roi d'Espagne n'a pas d'enfant. En effet, la fille de Philippe IV[96], sœur du roi actuel, ayant épousé le roi de France, a eu de lui un fils qu'on appelle le dauphin[97], que Dieu le jette dans le malheur! et qui montre plus de ruse et de méchanceté que n'en a son père, Dieu veuille les anéantir! Or si ce roi, Charles II, meurt sans laisser quelqu'un de sa lignée pour hériter du trône d'Espagne, ce trône écherra au fils du roi de France, par héritage du côté de sa mère. Le second motif est qu'il fait aujourd'hui la guerre aux Espagnols, qu'il se rend en personne aux armées et aux combats, tandis que leur roi est dans l'impossibilité de se porter lui-même au devant de l'ennemi et que, pendant tout son règne, il n'a jamais assisté à une guerre, à une bataille. Pour ces deux raisons et parce qu'ils s'attendent à avoir ce prince pour roi, ils se sont mis à apprendre le français et à le faire enseigner à leurs enfants, dans les lieux de réunion, sans se soucier ni se préoccuper de leur roi.
[96] Marie-Thérèse, née le 20 septembre 1638.
[97] Né le 1er novembre 1661.
Les massacres dont les Français ont été victimes, cette année, de la part des Espagnols, excitent entre les deux peuples une haine violente et attise le feu de leur inimitié. Avant la mort du pape défunt cette année, on disait qu'il cherchait à les réconcilier; puis il est mort. Mais le roi de France, après qu'est survenu entre lui et le pape le différend dont nous avons parlé, s'est mis à agir et à prendre des décisions en dehors de lui.
L'opposition faite par les Hollandais et les Anglais aux dogmes de la croix a sa cause, à ce qu'on rapporte, dans le fait que des moines ayant eu avec le pape (des disputes qui amenèrent une haine et une inimitié acharnées), il finit par les emprisonner. Mais aussitôt qu'ils eurent été relâchés, ils s'enfuirent de chez le pape et se retirèrent auprès du roi d'Angleterre[98]. Ils se mirent à lui expliquer les dogmes de la religion dans un sens favorable à sa passion et, lui permettant même d'épouser une femme qu'il avait aimée, ils l'autorisèrent à la prendre avec la reine son épouse; le pape le lui avait interdit et l'avait empêché de se marier du vivant de sa femme. Il se trouva donc en dissentiment sur ce point avec le pape et céda à la passion qui le dominait pour n'obéir qu'aux sentiments que son cœur lui dictait, quoiqu'il ne soit pas licite aux chrétiens, d'après leur religion, d'épouser plus d'une seule femme.
[98] Le texte porte: du roi de France.
Les catholiques ne peuvent s'opposer en rien, peu ou beaucoup, aux décisions de ce pape; car c'est lui qui leur explique les dogmes et les jugements, ce qu'il faut manger pendant les jours de carême, et autres choses sur lesquelles les chrétiens d'Orient sont en désaccord (avec lui), bien que tous soient dans une voie de perdition. Ainsi, pendant leur carême, ils mangent tout le jour, comme nous les avons vus nous-même, et disent que c'est là jeûner. A la fin du mois de février, ils célèbrent en l'honneur du carême des fêtes et des solennités dans lesquelles ils se travestissent. Dès le premier jour de mars, leur carême commence: il dure quarante-six jours. Les quarante jours sont ceux imposés aux enfants d'Israël et les six en plus sont les dimanches compris parmi ces jours qui sont les jours du jeûne; ce qui fait en tout quarante-six jours. Ce jeûne, tel qu'ils le pratiquent, ne consiste pas à s'abstenir de boire, de manger ou de cohabiter avec sa femme, mais seulement à se priver de manger de la viande, à ce qu'ils prétendent. Néanmoins les grands personnages ou ceux qui ont une excuse basée sur la maladie mangent de la viande avec l'autorisation du pape. Les autres, appartenant au commun du peuple, se nourrissent de poisson tous les jours du carême. Le pape a fait une autre invention en les autorisant à manger des œufs de poule les jours de carême, après qu'ils en ont obtenu la permission des moines. Ils payent pour l'avoir une rétribution déterminée, de la valeur d'un huitième d'écu par personne, jeune ou vieille. Le roi, à qui en revient le tiers, tire de ce chef des sommes considérables qu'il emploie à l'entretien de sa marine. Quant au pauvre, qui ne possède pas une pièce d'argent[99], on le rencontre mendiant dans les marchés pour réunir de quoi acheter la boleta[100], c'est-à-dire la permission de manger des œufs.
[99] Litt., un derham.