Les Français sont aussi en guerre avec les Espagnols sur terre et sur mer. Sur terre, ils ont assiégé une ville appelée Catalogne (sic), dans la province de Barcelone (sic). En face d'eux se trouve une armée espagnole commandée par le duc de Medina Sidonia surnommé Guzman. Pendant notre séjour à Madrid on craignait qu'elle ne fût attaquée par les Français; aussi a-t-on envoyé à son secours quelques troupes sans importance. On était dans l'attente de ce qui s'était passé entre les deux armées. On a prétendu que, pendant ce mois, les Français avaient établi leur campement en face de l'armée espagnole et qu'ayant dressé contre elle et contre la ville de Barcelone les canons et les (mortiers à) bombes, ils avaient détruit un certain nombre de maisons. Par suite, les habitants de la ville s'étaient levés contre les Français qui étaient dans le pays et avaient intimé l'ordre de sortir à tous ceux d'entre eux qui étaient célibataires, ne laissant que les gens mariés. Après avoir achevé leur œuvre contre Barcelone, les navires français se sont dirigés vers la ville d'Alicante, dont ils ont détruit encore avec les bombes plus de six cents maisons. Les habitants d'Alicante ont enveloppé les Français qui se trouvaient également chez eux et les ont massacrés sans en épargner un seul: on a prétendu que le nombre des Français tués à Alicante s'élevait à trois mille. En apprenant que l'escadre française s'avançait vers Alicante et Barcelone, les Espagnols avaient envoyé des ordres pour faire revenir leur flotte qui était partie pour l'Océan dans le but d'aller à la recherche des vaisseaux de l'Inde, attendu que l'on tardait d'en recevoir des nouvelles et que l'époque habituelle de leur arrivée était passée: la flotte espagnole devait se diriger vers les villes d'Alicante et de Barcelone pour combattre l'escadre française. Mais quand elle arriva, les Français étaient retournés chez eux après avoir détruit tout ce qu'ils avaient pu et accompli tous leurs desseins: on ne trouva plus dans ces parages une seule voile française.

Les Français ont également d'autres guerres à soutenir contre les habitants de la Vénétie, de l'Italie, de l'Allemagne et de la Savoie.

La Savoie est un pays gouverné par un duc qu'on appelle duc de Savoie, et qui est entré dans la coalition formée contre les Français par les adorateurs de la croix. Cette année, une armée française s'est avancée vers la Savoie, en a serré les habitants de près et s'est emparée de tout ce pays, de ses villes et de ses villages, au point qu'il n'est resté au duc, qui en est le souverain, que la ville dans laquelle il est aujourd'hui assiégé; l'armée française continue de le bloquer et de l'assiéger. A cause de la guerre faite par le roi de France à l'Empereur par les motifs que nous avons mentionnés comme lui ayant donné naissance, on l'accuse d'aider le roi des Turcs, que Dieu le fortifie! et on prétend qu'il lui prête le secours de tout le matériel de guerre dont il a besoin, tel que canons, etc. C'est à cause du séjour de l'ambassadeur de France à Constantinople que l'on soutient qu'il lui donne assistance: la vérité est que les Français sont des gens très commerçants, et que la plus grande partie de leur trafic se fait avec les parages constantinopolitains. Les commerçants jouissent auprès du roi de France, que Dieu l'anéantisse! de beaucoup de considération et d'un grand pouvoir, car ces années-ci ils faisaient partie de son conseil et de son entourage. Il leur accordait tous les avantages utiles au commerce et favorables à leurs entreprises; ce qui tourne à son propre profit et lui procure des richesses considérables, contrairement à ce qui se passe chez d'autres nations, les Espagnols, par exemple. Chez ceux-ci, en effet, celui qui se livre au négoce n'est compté pour rien, et c'est pourquoi les commerçants espagnols sont peu nombreux et l'on n'en rencontre pas qui voyagent à l'étranger pour faire le commerce, si ce n'est dans les Indes. La plupart des commerçants et des négociants qu'on trouve en Espagne sont des Anglais, des Hollandais, des Génois, etc. Le Conseil du roi de France est composé de marchands de sa nation, à cause de l'avantage qu'il y voit. Mais, quant aux Turcs, c'est de Dieu, qu'il soit exalté! qu'ils demandent la force et l'assistance, et il n'est pas vrai, ainsi que le prétendent ces ignorants, ces égarés, que le roi de France ait passé du côté de l'Empereur et se soit ligué avec lui contre les Turcs par le motif que l'année précédente (le sultan) avait délivré Belgrade[93] et ses alentours. Dieu, qu'il soit exalté! est le défenseur de sa religion. La nouvelle qui vient d'arriver en ce moment du roi des Turcs, que Dieu le seconde! est qu'il a réuni des troupes nombreuses et qu'il marche actuellement, avec la force et la puissance de Dieu, dans la direction de Vienne, qui est la capitale de l'Allemagne et le siège du gouvernement. On vient de publier ce mois-ci, dans les nouvelles imprimées par les Espagnols, suivant leur coutume, que le vizir du sultan Soliman s'est mis en marche avec son armée composée de cent vingt-cinq mille combattants, et que l'armée des Tatârs a opéré sa jonction avec l'armée des Turcs avec quatre vingt mille hommes. A leur arrivée à l'endroit habituel, ils ont rencontré le corps de troupes d'un capitaine au service de l'Empereur, campé sur un point et à la tête de six mille hommes. Les Tatârs lui ont livré bataille, ont fait quatre mille prisonniers et tué beaucoup de monde; il ne s'est sauvé qu'un petit nombre insignifiant. Du côté des Turcs se trouve une autre armée appartenant à un comte qu'on appelle Et-Tâkély (Tœkœly). Il était précédemment tributaire du sultan, puis il s'est déclaré indépendant. Quand eurent lieu les événements qui se passèrent à Belgrade, Tœkœly revint se mettre sous la protection du sultan Soliman, que Dieu l'assiste! et se signala sur les gens de la croix par des faits d'armes qui lui ont valu des éloges pompeux dans leurs annales. On a dit que l'Empereur avait cherché plus d'une fois à détourner Tœkœly (du parti) du roi des Turcs, mais sans pouvoir y parvenir. Puis, quelque temps après, un des généraux de l'Empereur attaqua la troupe de Tœkœly et fit un grand nombre de prisonniers parmi lesquels se trouvaient sa femme et un de ses enfants. L'Empereur avait résolu de les faire mettre à mort, dans l'espoir de ramener ainsi Tœkœly; il ne l'a pas fait. Alors l'Empereur a envoyé en prison la femme de Tœkœly et ceux qui ont été faits prisonniers avec elle. Jusqu'à présent elle est chez lui sous sa surveillance[94]. Cela a rendu Tœkœly encore plus audacieux et plus acharné contre les chrétiens. L'Empereur ne cesse pas d'implorer l'assistance de ses coreligionnaires et de conclure des traités avec les princes dont les possessions sont limitrophes des Turcs, afin qu'ils lui viennent en aide en occupant les Musulmans, que Dieu les fortifie! Telle est la nation qu'on appelle Pologne; car cette nation fait partie des États chrétiens, et elle possède des provinces et des villes sur les frontières du pays des Turcs: elle a un roi qui est aussi en guerre avec eux. On a prétendu que l'Empereur voulait faire entrer avec lui dans la guerre contre les Turcs la nation moscovite, qui occupe une contrée du côté du nord. Il était parvenu à obtenir le consentement de ce peuple, mais ensuite des motifs d'aversion sont survenus entre eux. Les habitants sont les sujets du roi de Moscovie; on assure qu'ils sont très nombreux.

[93] Ebn el aghrâd (sic).—Belgrade fut prise en 1688 par le duc de Bavière et reprise en 1690 par les Turcs.

[94] L'épouse de Tœkœli fut gardée à Munkacs (où elle avait soutenu un siège glorieux de 1685 à 1688) jusqu'à ce que l'on eût rendu la liberté à Hœusler et à Doria. Tœkœli lui écrivit du camp de Widin, en avril 1691, de s'adresser au grand vizir pour qu'il lui rendît la liberté en échange de celle qu'il donnerait à Hœusler et Doria (De Hammer, Hist. de l'emp. ott., XII, p. 531.)

La nation espagnole a une coutume relative à ceux qui désirent arriver à la noblesse[95] et ne savent par quelle voie l'acquérir, ou bien n'ont aucune influence auprès du gouvernement pour obtenir un emploi qui les fasse vivre et les dispense de s'adonner au commerce ou à un autre métier: ils se dirigent vers l'Allemagne, quelque éloigné que soit ce pays, et y prennent part à la guerre contre les Musulmans, que Dieu les rende puissants! Ils se munissent de témoignages et de déclarations attestant leurs services, leur bonne volonté et leur zèle. Une fois de retour en Espagne, ils montrent l'attestation dont ils sont porteurs et qui prouve le service qu'ils ont fait et la sincérité d'intention avec laquelle ils ont entrepris ce voyage. Par ce moyen, ils obtiennent la noblesse qu'ils méritent ou une situation pareille à celle de leurs égaux qui possèdent de l'influence ou qui ont un titre pour la demander. Telles sont les coutumes de ceux des soldats qui recherchent la noblesse. Quand quelqu'un, issu d'une des grandes familles du pays et dont le père possède un titre de noblesse comme duc, comte, marquis ou autre d'un degré inférieur, n'a pas de droit à hériter de la noblesse de son père, il se rend à une armée quelconque—les plus nombreuses et les plus sûres sont celles de l'Allemagne—et il assiste ou ne prend pas part à une guerre. Lorsqu'il s'en retourne, il emporte un témoignage du chef de l'armée attestant qu'il a été présent à telle guerre, en tel endroit, qu'il s'y est bien conduit et s'y est distingué par telle action d'éclat. En conséquence, il demande un titre ou une pension qui serve à l'agrandissement de sa position. Il est, en effet, dans les coutumes des Espagnols que l'héritage passe au premier-né, fils ou fille. Si donc un des notables parmi ceux qui portent ce titre vient à mourir, l'aîné des enfants hérite du titre et de toute la succession, de telle sorte que les autres frères, fussent-ils nombreux, sont privés de toute part d'héritage: ils n'ont que ce que leur père leur accorde de son vivant par don, cadeau ou dot qu'il fait à la fille; car il est d'usage chez eux de donner une dot avec la fille. Si c'est la fille qui est l'héritière du titre de noblesse de son père et qu'elle épouse un homme portant un titre égal ou supérieur au sien, son mari est investi de l'héritage entier de sa femme, et elle prend le titre nobiliaire de celui-ci. Si elle a été mariée au fils d'un noble, qui cependant n'ait pas de titre nobiliaire ou ne soit pas l'héritier de son père, le mari, par son mariage, acquiert le rang et prend le titre de sa femme. C'est pour ce motif que tel qui n'est point héritier ne se marie pas, parce que son grand désir est d'épouser la fille d'un des notables, qui ait droit à l'héritage. Toutefois lorsqu'elle n'hérite pas, la coutume veut que son père lui fasse une dot de cent mille écus, chiffre fixé par le roi et qui n'est pas dépassé.

[95] El kahîrah.

Les Espagnols ont aussi, par rapport à l'hérédité, d'autres usages qui ne suivent pas la règle ordinaire pour ce qui regarde la succession au titre de noblesse. Tel est le cas pour un des ministres du roi d'Espagne qu'on appelle connétable. La signification de ce mot est connue chez eux dans l'ordre nobiliaire. Cet usage, qui lui a été légué en héritage par ses ancêtres, consiste en ce que, s'il meurt sans laisser d'enfant mâle, sa succession et son titre de noblesse ne passent à aucun de ses parents, et celui qui en hérite est un étranger, un de ses serviteurs, le plus ancien parmi eux. Le connétable mort, on examine lequel de ses serviteurs est le plus ancien dans le service; et il est investi de toutes ses dignités et titres de noblesse: il devient ministre, etc. Quand il y a divergence sur la question de savoir quel est le plus ancien de ses serviteurs, on fixe une heure et l'on fait sortir de sa maison ceux qu'on connaît comme dignes de confiance et recommandables par leur piété. Au moment où ils sortent, le premier qui passe devant (les personnes apostées à cet effet) est appelé par elles et investi de la charge du défunt, qu'il appartienne à la classe élevée ou commune. Puis elles l'emmènent et le conduisent devant le roi. Après une enquête d'une heure, faite en présence du souverain, et l'heure passée, il lui ordonne de se mettre à sa droite, à la place qu'occupait le ministre qui est mort. Il lui ordonne ensuite de se couvrir la tête: le nouvel élu se trouve alors revêtu de la dignité de connétable et devient propriétaire de tous les meubles, biens, villes et provinces de son prédécesseur, attendu qu'il est d'usage parmi ces grands personnages qu'on rencontre chez les Européens qu'ils possèdent des gouvernements et des villes dont ils ont hérité depuis l'époque de leur conquête du pays et qu'ils ont alors distribués. Les descendants de ces ancêtres qui en ont reçu quelque portion n'en sont pas dépouillés.

Le connétable actuel a une fille et un neveu; ni l'un ni l'autre n'héritera de rien parce que la coutume dont il s'agit les exclut de la succession. Il a aussi un fils naturel qui est aujourd'hui gouverneur de Qâlès (Cadix): il n'héritera pas non plus.

Il existe chez les Espagnols un autre usage encore. Un personnage nommé le prince de Barcelone, dans la province de Catalogne, mourut en laissant une fille, la plus belle personne de son époque. Il lui légua des biens, des meubles, des trésors, des métairies, des villes et des villages, en nombre incalculable: l'héritage qu'elle fit comprenait toute sa succession. Celui-là seul devait l'épouser qui sortirait vainqueur, en sa présence, du combat livré à ses rivaux. Aussitôt que son père fut mort et que se répandit parmi toutes les nations chrétiennes la nouvelle de l'héritage qu'elle avait fait, de toute part accoururent des fils de nobles et de grands personnages demandant à combattre sous les yeux de la jeune fille; chacun d'eux désirait ardemment obtenir sa main. Le terme assigné chez eux à la fin de cette lutte est de six mois. Lorsque celui qui veut se mesurer en champ clos avec d'autres prétendants est arrivé, il descend en dehors de la ville, après avoir passé devant la jeune fille, afin qu'elle le voie et le connaisse. (Les champions) se donnent rendez-vous pour un jour fixé et se dirigent vers le lieu du combat. Chacun des deux combattants s'étant préparé et ayant revêtu toutes les pièces de fer et les cuirasses qu'il peut porter, monte sur son cheval tenant dans la main une lance dont la pointe est munie d'une pierre de diamant, de manière à ce qu'elle s'enfonce dans le fer et ne le quitte plus. Ils se dirigent l'un vers l'autre et, la lance appuyée contre la poitrine de l'adversaire, ils luttent corps à corps. Celui des deux qui désarçonne l'autre demeure vainqueur. En attendant d'être vaincu à son tour, il se retire à l'écart, et dès cet instant la femme pourvoit à toutes ses dépenses jusqu'à ce que le dit délai soit expiré et qu'il ne reste plus personne qui veuille soutenir le combat. A ce moment, tous les vainqueurs qui se tenaient à l'écart quittent leur retraite, et un nouveau combat s'engage entre deux champions: au dernier qui sort vainqueur appartient, avec l'héritage, la jeune fille, qui devient sa femme.