Lorsqu'il vit quels étaient leurs communs projets, séduit par la gloire de leur tenir tête et n'écoutant que son inspiration, il leur répondit: «J'ai pris connaissance des projets que vous avez formés en commun; je désire que vous me les communiquiez revêtus de la signature de vos souverains, afin que je réfléchisse à ce que j'ai à faire et que je me consulte.» Ils agréèrent unanimement sa demande et il lut la décision arrêtée entre eux de lui faire la guerre s'il ne renonçait à la trêve conclue par lui avec les Turcs, s'il ne se soumettait à l'invitation de l'empereur de la rompre et s'il continuait à s'opposer à la volonté du pape; tous lui déclareraient la guerre. Il écrivit alors de sa propre main au-dessous de leur déclaration: «Ces nations sont les ennemis des Français et les Français sont les ennemis de ces nations,» et il leur envoya cet écrit. Quand ils reconnurent qu'il était déterminé à soutenir la lutte, devenue désormais inévitable, car eux-mêmes avaient signé la déclaration, les hostilités commencèrent pour ce motif sur terre et sur mer. Elles continuent jusqu'à présent. Les nations susmentionnées sont: l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, la Souisah, que les Européens appellent Suisse, et la Savoie. Le Portugal seul n'est pas entré dans la ligue formée pour cette guerre. Leur roi, invité à en faire partie, a refusé et n'y prend part ni à titre de confédéré ni comme ennemi. Il en est de même des Génois, qui ne sont pas entrés dans la coalition. Ils occupent une bande de terre et ont à leur tête un duc qu'ils appellent grand duc, à cause des diverses branches de l'administration placées entre ses mains. Loin de s'aventurer avec ceux-là dans la guerre, il a embrassé le parti des Français et a conclu avec le roi de France un traité en vertu duquel il lui fournit, moyennant une somme convenue, un nombre déterminé de navires qu'il doit trouver en mer partout où il les demandera. Les Génois ont conservé la paix avec les autres nations.
Les Anglais et les Hollandais n'étaient pas entrés non plus, avant cette époque, dans la ligue formée par ces peuples chrétiens pour faire la guerre, attendu qu'ils ne sont pas considérés par eux comme chrétiens, à cause d'une certaine dissidence entre eux, les Anglais et les Hollandais n'étant pas des sectateurs outrés du pape à l'instar des autres chrétiens adorateurs de la croix. Ces deux peuples partagent la même croyance et reprochent aux catholiques d'avoir fait des innovations basées sur l'erreur. Cependant tous suivent des dogmes erronés. Que Dieu nous en préserve! A cause de cela, les sectateurs du Messie appellent les Hollandais herejes[87], mot qui signifie hérétiques[88]. Le roi des Anglais était mort[89] pendant que les chrétiens se faisaient la guerre; il ne laissait pas d'enfant pour régner après lui sur son peuple, mais un frère appelé Jacques. Ce Jacques et sa femme étaient attachés en secret à la religion chrétienne, sans que personne de leur nation en eût connaissance. Lorsque son frère mourut, l'ordre de succession le désignant, il fallait nécessairement l'investir du pouvoir royal et le mettre sur le trône à la place de son frère. Les Anglais l'invitèrent donc à régner sur eux. Or il s'en défendit et refusa: c'était de sa part un artifice et une ruse. En effet, une fois qu'ils l'eurent pressé et qu'il vit leur impossibilité de placer un autre que lui sur le trône, puisqu'il était le seul héritier, il leur dit: «Je n'accepterai votre demande et ne répondrai à vos instances qu'autant que vous accomplirez un de mes désirs, qui ne peut vous causer préjudice: il consiste en ce que chacun suivra la religion qu'il préfère.» Ils acceptèrent sa demande et accédèrent à ses désirs, le couronnèrent et l'assirent sur le trône. Mais à peine eut-il pris les rênes du gouvernement que lui et sa femme suspendirent des croix à leurs vêtements, firent paraître un moine chrétien qu'ils avaient auprès d'eux et, entrant dans l'église, célébrèrent la prière des chrétiens (catholiques). Leur exemple fut suivi par les personnes de l'entourage du roi qui connaissaient ses intentions. Jacques voulut aussi pousser ses sujets à adopter la religion qu'il pratiquait. Quand les Anglais virent que leur roi professait une doctrine différente de la leur et suivait la religion des gens de la croix, ils eurent peur que cette maladie ne gagnât les masses et qu'il ne leur fût plus possible d'arrêter le mal. Ils reprochèrent alors au roi d'avoir embrassé cette religion et, réunis en assemblée, ils décidèrent de le tuer. Ayant eu connaissance de leur projet, il s'enfuit avec la reine auprès du roi de France[90] et implora sa protection. Le roi de France résolut de le secourir et de le protéger, par haine des Anglais et en dépit d'eux. Ils lui adressèrent des réclamations, et des correspondances furent échangées qui se terminèrent par ces paroles du roi de France: «Vous êtes tous des ennemis pour moi, comme les autres chrétiens. Préparez-vous donc à me combattre jusqu'à ce que je rende, malgré vous, à son palais et à son royaume, le prince qui s'est réfugié auprès de moi.» En présence de ces événements, c'est-à-dire du départ de leur roi et de la guerre qui éclatait entre eux et les Français, les Anglais se donnèrent pour roi le prince d'Orange[91], stathouder de Hollande; car les deux peuples suivaient une même religion, vu que la même dissidence les séparait des catholiques. Le prince prit les rênes du gouvernement et ils lui donnèrent le titre de roi. Ils décidèrent de faire la guerre à la France sur terre et sur mer.
[87] Le texte porte er-rékîs.
[88] Rawâfed.
[89] Charles II d'Angleterre mourut en 1685.
[90] En 1688.
[91] En 1689.
Comme le Bélad Falamank, la Hollande, est limitrophe du pays de Flandre et que les (habitants du) pays de Flandre, dans le principe, faisaient aussi partie de la nation hollandaise, et suivaient la même religion et les mêmes croyances qu'elle; lorsque la Flandre devint une province dépendante de l'Espagne par la translation du comte, époux de la fille de Ferdinand qui était à Séville, ainsi que nous l'avons dit précédemment, et que la Flandre et toutes ses lois se trouvèrent placées sous l'administration des rois d'Espagne, (les habitants) furent obligés, à cause de la domination exercée sur eux, d'embrasser le christianisme et de suivre la religion de leurs gouvernants.
Le roi de France les a attaqués cette année avec une armée qu'il a d'abord fait partir avec son fils le dauphin, que Dieu l'éloigne! et qu'il a ensuite rejointe. Il a dressé son camp devant la capitale du pays, la ville de Mons; il l'a assiégée pendant quelques jours, a braqué contre elle les canons et (lancé) les bombes et réduit les habitants à la dernière extrémité. La ville renfermait douze mille soldats de l'armée espagnole. Lorsqu'ils se sont vus serrés de près et ont craint de périr, ils lui ont livré la place, et il a pris possession de la capitale et de toutes ses dépendances, provinces, villages et villes. On a prétendu que ce qui était considéré comme en dépendant en fait de villages, de villes et de provinces se composait de plus de sept cents villes et villages. La conquête achevée, le roi a fait son entrée dans Mons le jour de la fête de Pâques, milieu du mois d'avril de la présente année[92]. Laissant ensuite l'armée avec son fils le dauphin, il est retourné à Paris sa capitale et la métropole de son pays. Son fils continue aujourd'hui à se trouver en face du prince d'Orange, le souverain des deux nations hollandaise et anglaise. On dit que l'armée du prince d'Orange est forte de soixante-quinze mille hommes et qu'il a en mer une escadre opposée à la flotte française. La flotte anglaise a mis en déroute, à ce qu'on prétend, celle des Français et leur a détruit quarante navires.
[92] Mons se rendit le 9 avril 1691. (Art de vérifier les dates.)