[85] Encore ici le texte porte Balansiah, Valence.
Avant ces derniers temps, il y avait à Madrid un ambassadeur de France. Par suite des querelles, des guerres et des hostilités qui ont éclaté actuellement entre les nations chrétiennes et dont nous allons mentionner les causes, s'il plaît à Dieu, il est retourné incontinent auprès de son souverain.
La cause de cette inimitié qui existe aujourd'hui entre eux est due à deux motifs: Le premier est que le roi de France était arrivé au faîte de la gloire; il rapportait tout à son propre jugement; dominé par le désir d'étendre au détriment des autres souverains les limites de ses États, l'orgueil le dominait. Or il avait pour voisin un duc qui était à la tête d'une province sur laquelle aucun roi n'exerçait la suzeraineté et qu'il avait héritée de ses ancêtres, suivant la coutume pratiquée chez quelques rois étrangers (à l'islamisme), lorsqu'ils ont un certain nombre d'enfants: l'aîné devient l'héritier du trône et le frère cadet reçoit, avec le titre de duc, une partie du pays déterminée et connue; il ne dispute pas le royaume à son aîné. Cependant si celui-ci vient à décéder sans postérité, le frère cadet devient l'héritier du trône, suivant les usages relatifs à la succession. Si, au contraire, il n'est point dans leur coutume que le second frère succède à l'aîné, quand celui-ci n'a pas laissé d'enfant, alors un autre que lui, de la lignée de son frère, hérite du trône, que ce soit le petit-fils ou le fils du petit-fils, ou bien un fils ou une fille de sœur. Ce duc gouvernait une portion de pays étranger à la nation française. Le roi de France voulut la lui enlever et mettre un autre à sa place. Malgré les reproches du pape, il persista dans sa résolution, sans se préoccuper des paroles du pape ni de ses remontrances. Mais comme tous les adorateurs de la croix sont sous la direction du pape, qu'ils ne peuvent rien faire sans son assentiment, que c'est à lui qu'ils demandent la plupart de leurs décisions et de leurs jugements, et qu'ils reçoivent de lui leur religion détournée du chemin de la vérité et de la bonne voie, suivant ainsi la route de l'égarement et de la perdition, il leur invente des dogmes d'après ce qu'il veut et ce qui lui plaît, et ils lui prêtent assistance dans des affaires où Dieu, qu'il soit exalté! a décrété la méchanceté et la perversité de ce souverain. Aussi ne résolvent-ils aucun litige intéressant leur religion, sans sa permission et ses conseils, et se conforment-ils à ses volontés en des choses nuisibles à leurs intérêts terrestres et à leur propre autorité.
Par suite des reproches que le pape adressa au roi de France et de la résistance qu'il opposa, l'inimitié éclata entre eux, parce que le roi de France avait refusé d'écouter le pape et persisté à agir d'une manière contraire à son opinion dans une pareille question, en enlevant à de puissants personnages leur rang et leur héritage, au mépris de coutumes qu'il n'avait pas le droit d'abolir. Ce sont ces circonstances qui amenèrent entre eux l'inimitié et la dispute.
Sur ces entrefaites des lettres furent également échangées entre le roi de France et l'empereur, roi d'Allemagne, au sujet de la trêve conclue par le premier avec le roi des Turcs, que Dieu le fortifie! L'empereur l'invita à rompre la trêve et à renoncer à son alliance. Le roi de France ne fit aucun cas ni de l'empereur, ni de l'objet de son invitation; ce qui devint un motif de haine entre eux. Aussitôt que cette inimitié eut pris naissance, les autres nations chrétiennes reprochèrent au roi de France sa persistance à contrarier l'empereur et son refus de se conformer à l'invitation qu'il lui faisait de rejeter la trêve. L'empereur jouissait parmi les nations chrétiennes d'une influence considérable, vu qu'il tenait toujours tête aux musulmans et était sans cesse occupé à leur faire la guerre. C'est pour ce motif qu'il portait le titre d'empereur et aussi parce que d'autres nations marchaient à sa suite dans la guerre qu'il soutenait. Les autres peuples, placés sous la direction du pape et également partisans de l'empereur, par haine des Français, prirent la résolution d'écrire au roi de France:
«Sache, lui disaient-ils, que ces actes que tu assumes et la conduite que tu tiens, te mettent en opposition avec la volonté du pape, sous la direction de qui nous sommes tous placés. Au mépris des coutumes établies, tu prives de leur rang de hauts personnages; tu contrecarres le chef de notre religion et tu fais cela de propos délibéré. Or tu connais sur quels points porte le dissentiment. Parmi ceux-ci est ta trêve avec les Turcs et ta persistance à la maintenir. Tu es au courant aussi, car tu ne peux l'ignorer, de la guerre que l'empereur soutient contre eux. Suivant notre religion et d'après nos croyances, nous sommes tenus de l'aider et de marcher avec lui. Ainsi donc, ou tu rompras la paix que tu as conclue avec les Turcs et seras uni avec nous et l'empereur, ou nous proclamerons en conseil qu'il faut diriger les hostilités contre toi et te faire la guerre.»
Ils pensaient qu'en voyant leur entente et leur parfait accord à agir contre lui et à lui faire la guerre, le roi de France ne pourrait pas soutenir la lutte, mais s'adresserait à lui-même des reproches, et que, dans le cas où il persisterait à s'opposer à leur manière de voir et où ils l'attaqueraient tous ensemble sur terre et sur mer, ils le terrasseraient[86] et briseraient sa puissance.
[86] Litt., ils lui rompraient le dos.