Pendant notre séjour à San Lucar a eu lieu l'élection d'un autre personnage à sa place. Cette dignité, chez les adorateurs de la croix, est très importante, attendu que celui qui en est investi leur explique les dogmes et les jugements, leur édicte les lois, leur ordonne de faire ce qu'il veut et leur défend ce qui lui déplaît, au gré de son caprice. Il leur est impossible d'avoir une opinion différente de la sienne, et ils ne peuvent que se soumettre, car le contredire serait pour eux sortir de leur religion.

L'élection de ce pape se fait de la manière suivante: Au-dessous de lui sont soixante-douze religieux faisant partie de leurs plus grands savants; tous portent le titre de cardinal. La dignité de cardinal, chez eux, est inférieure à celle de pape. Lors donc que le pape meurt et est envoyé en enfer où il est livré au feu éternel, chacun des soixante-douze entre dans sa chambre, se ferme dedans et se met en prières, à ce qu'il croit, de façon à n'être en communication avec personne et à ne parler à qui que ce soit. On lui apporte seulement sa nourriture. Il demeure ainsi quatre mois. Une fois ce délai expiré, chacun d'eux réfléchit en lui-même pour savoir quel est celui des soixante et onze personnages que, d'après lui, il agréera et choisira comme offrant toutes les garanties de confiance, de loyauté et de piété. Il écrit alors son nom sur un morceau de papier et le dépose dans une boîte fermée de manière à ce que personne, ni lui ni les autres, ne puisse voir l'intérieur.

Chacun des dits cardinaux écrit autant de bulletins qu'il choisit de personnes et dépose le bulletin à l'endroit préparé pour cet objet. Quand le jour fixé à cet effet est venu et qu'ils ont fini d'écrire et de choisir, ils se réunissent en assemblée, ouvrent la boîte et lisent les bulletins. Celui dont le nom se trouve inscrit le plus grand nombre de fois sur les bulletins, ils l'acceptent à l'unanimité et l'investissent de la dignité papale, après qu'ils ont pris de lui les engagements et les pactes les plus formels d'observer les conditions déterminées chez eux de loyauté et de sincérité, et que lui-même a reçu d'eux les promesses prescrites en cette circonstance. Dès lors il est pour eux le pape. Ils ont l'habitude, que Dieu les anéantisse! de ne choisir qu'un vieillard ayant dépassé sa quatre-vingtième année. Celui qu'ils ont élu pape, cette fois, est moins âgé. Ils ont prétendu que personne de son âge n'avait été, avant lui, préféré aux autres.

Avant ces dernières années, il existait chez eux un autre usage: on n'élisait à ces fonctions qu'un Italien de la province de Rome et de son territoire, pour un motif qui les avait forcés d'agir ainsi, et qui est qu'ayant élu un pape qui appartenait à la nation française, celui-ci se mit à amasser des richesses qu'il envoyait secrètement dans son pays. C'est pourquoi ils tombèrent alors d'accord que la papauté ne serait plus donnée ni à un Français, ni à un Espagnol, dont les nations sont puissantes et animées de l'esprit de parti, mais qu'on en investirait quelqu'un originaire de l'Italie, des États romains et de leur dépendance. Celui qu'on nommerait serait un des parents du pape, et personne autre que lui ne pourrait rien entreprendre dans la totalité des provinces italiennes. Le pape qu'on a élu cette année, après la mort de son prédécesseur, est originaire du pays de Naples, qui fait partie de l'Italie, mais se trouve cependant aux mains des Espagnols[83]. Cette règle a été enfreinte cette fois, et la dignité papale a donc été confiée à quelqu'un qui est d'une province appartenant à l'Espagne.

C'est ce pape qui impose aux chrétiens le jeûne à certains jours de l'année, pour un motif qu'il leur interprète, et qui leur défend de manger de la viande le vendredi et le samedi. Il leur tient, suivant sa manière de voir, tel langage qu'il trouve bon et leur interdit d'épouser une proche parente ou une nièce, soit du côté paternel, soit du côté maternel, à moins d'avoir obtenu son autorisation. Cette autorisation coûte beaucoup d'argent, celui qui veut avoir la permission d'épouser sa proche parente ayant à dépenser de fortes sommes pour les intermédiaires et les frais de route, à une si grande distance. Il n'a de facilités qu'autant qu'il est puissant et riche; il trouve alors la voie ouverte pour obtenir l'autorisation de se marier. Le pape accorde aussi aux chrétiens la permission d'épouser une proche parente, lorsqu'il y a eu entre un homme et une femme des relations intimes suivies d'une grossesse et que cette femme est sa proche parente. Dans ce cas, l'autorisation est donnée d'une manière générale, sans qu'il soit besoin de recourir au pape.

[83] L'ambassadeur veut parler d'Innocent XII, Antoine Pignatelli, né à Naples, pape de 1691 à 1700.

J'ai vu à Madrid une jeune femme très belle, d'une des plus grandes familles d'Espagne et qu'avait épousée son oncle maternel, don Pedro d'Aragon, issu des rois d'Aragon. Il avait épousé sa nièce avec la permission du pape. Comme il était avancé en âge, il craignait de mourir sans postérité et sans personne qui héritât de ses biens. Il prit donc l'autorisation du pape, épousa sa nièce et, étant mort bientôt après, il lui laissa une fortune incalculable, après avoir exprimé à un des principaux personnages (du royaume) le désir qu'il la prît pour femme. Mais on ne put rien obtenir d'elle, attendu qu'elle était de nationalité espagnole: elle était fille du duc de Medina Celi, qui remplissait auprès du roi les fonctions de ministre et de chambellan, et avait ses entrées dans sa chambre à coucher ainsi que d'autres privilèges. Il jouissait en outre de celui qu'il avait hérité de ses ancêtres ab antiquo, ainsi que son père et son aïeul, en sa qualité de descendant des rois d'Espagne et qui consistait en ce que, lorsqu'il saluait le roi, il lui disait: «Nous venons après vous,» c'est-à-dire que la couronne lui reviendrait si la descendance du roi venait à s'éteindre et qu'il mourût sans laisser un héritier du trône. Lui et ses ancêtres avaient exercé cette prérogative du temps des aïeux du roi actuel et sous le règne de celui-ci jusqu'au jour où, il y a de cela neuf ans, dit-on, le roi, ennuyé et irrité d'entendre cette phrase qui lui était d'autant plus désagréable qu'il n'avait pas d'enfant, lui dit: «Ces paroles que je t'entends répéter si souvent me sont insupportables; je veux que tu cesses d'en faire usage et que ni toi ni tes descendants, après toi, ne recommenciez plus à les prononcer ni à les guetter.» En conséquence, comme il ne pouvait agir autrement et qu'il lui fut suggéré d'obtempérer à cet ordre, il renonça à l'emploi de cette phrase. Il conserva néanmoins ses fonctions de ministre et ses autres privilèges jusqu'à ce que, le roi l'ayant chargé d'une affaire pour laquelle ce ministre préférait une solution tout opposée, il désobéit à l'ordre reçu et n'en fit pas cas. Le roi voyant sa persistance à contrecarrer ses désirs (en fut très irrité): le ministre avait une clef à l'aide de laquelle il entrait partout où le roi se trouvait; il vint un jour et trouva la porte fermée en dedans. Ayant cherché à l'ouvrir, il ne put y parvenir. Il frappa alors à la porte jusqu'à ce que le roi s'étant levé vînt voir qui frappait. Quand il ouvrit la porte, il aperçut son ministre et la referma aussitôt. Le duc de Medina Celi retourna chez lui en proie à la plus violente colère et ne sortit plus. Il fut sur-le-champ atteint de la maladie que nous appelons noqtah (goutte) et resta malade environ huit ans. Il a été envoyé en enfer cette année, pendant notre séjour à Madrid. Il laisse un fils qui est ambassadeur à Rome comme représentant du roi d'Espagne et son intermédiaire auprès du pape. C'est en effet une des coutumes (des nations chrétiennes) de s'envoyer réciproquement des ambassadeurs, de même que le fait aussi le pape, qui envoie à Madrid un grand personnage d'entre les docteurs de la religion; on l'appelle nonce[84]: il est le vicaire du pape pour les affaires ordinaires concernant les pratiques du culte et les lois (religieuses).

[84] En-noûnsiou, en espagnol nuncio.

Il y a également à Madrid un certain nombre d'ambassadeurs: il s'y trouve aujourd'hui un ambassadeur d'Allemagne et un autre d'Angleterre. Antérieurement, il en était venu un de cette dernière nation; après un séjour de quelque temps à Madrid, il s'éprit d'une femme, et les sentiments qu'il éprouvait pour elle le portèrent à se faire chrétien (catholique) et à suivre la religion des adorateurs de la croix; car les Anglais n'adorent pas la croix. Dès qu'ils apprirent la nouvelle qu'il avait embrassé le christianisme, ils en nommèrent un autre à sa place. Lui est resté à Madrid, où il s'est marié, et le roi lui fait une pension dont il vit et qui s'élève à la somme annuelle de douze mille écus. Il a perdu tous les biens qu'il possédait dans son pays, attendu qu'il n'y tenait pas.

Il y a aussi à Madrid un ambassadeur de Venise[85] et (un) de Portugal; mais ceux-ci sont établis à demeure avec leurs enfants et (s'occupent de) leurs affaires, tandis que les autres viennent dans le but de régler la question pour laquelle ils sont envoyés et s'en retournent immédiatement.