[6] Afrag (tente), ville ou bourg qui dominait la ville de Ceuta et qui occupait probablement l'emplacement de la citadelle. (De Slane.)

[7] San Lucar de Barrameda, à l'embouchure du Guadalquivir.

[8] Litt., dans le creux (fahs).

Durant notre séjour dans le port de Gibraltar, le qâïd (gouverneur) de la ville venait fréquemment nous rendre visite et avait soin de nous apporter chaque jour des fruits frais ou secs, en s'excusant de ne pouvoir faire davantage. Enfin un de nos compagnons sentit souffler le vent d'est le mercredi à minuit; il y avait huit jours que nous étions dans le port. Notre dit compagnon ayant souvent voyagé sur mer se connaissait en navigation. En ce moment le capitaine du navire était profondément endormi. Nous le réveillâmes et lui fîmes savoir que le vent soufflait. Immédiatement nous nous mîmes en route et sortîmes de l'endroit où nous nous trouvions. Au lever de l'aurore, nous étions par le travers de la ville de Tarifa, ville de moyenne grandeur, sur le bord de la mer, dans une plaine étendue. Elle a reçu son nom de Tarîf, qui y descendit, ainsi que cela a été mentionné ci-devant. Le point de notre pays qui lui fait face est le qasr (château) dont nous avons parlé.

Nous continuâmes à voguer pendant la moitié de la journée jusqu'au moment de la prière de midi. Nous aperçûmes alors la ville de Cadix, qui est une grande cité, sise sur une presqu'île, sur la mer. Une de ses parties s'étend jusqu'à la terre ferme; elle est environnée par la mer sur environ les sept huitièmes de son périmètre. Elle possède un grand port, si vaste qu'il est impossible d'en évaluer l'étendue, et qui contient un nombre incalculable de grands et de petits navires. Comme c'est une ville considérable, il s'y rend de tous côtés des voyageurs et des commerçants; tous les vents y conduisent. Les chrétiens y viennent de tous les villages et de toutes les villes, situés dans son voisinage ou à proximité, pour y vendre, acheter, faire leurs provisions ou servir. Là se réunissent en quantité innombrable de petits navires qui y apportent des denrées et des vivres, grains, fruits, etc.

Lorsque le gouverneur (hâkem) de la ville vit ce jour-là souffler le vent qui nous amènerait, de nombreuses dispositions furent prises pour notre réception et l'on fit de grands préparatifs: on réunit l'infanterie et la cavalerie de la garnison et, sur mer comme sur terre, les canons furent chargés. Tout le monde sortit sur le rivage pour attendre notre arrivée.

Dès que nous fûmes près de la ville, à la distance de deux milles environ, un capitaine arriva vers nous dans une embarcation du gouverneur qu'il avait ornée de toutes sortes de tapis de soie et de brocart, et sur laquelle il avait arboré un des pavillons du roi. Étant monté à bord, il (nous) salua de la part de son supérieur et présenta pour excuse (de son absence) les préparatifs de notre réception. Nous descendîmes du grand navire dans la chaloupe et nous dirigeâmes vers la ville. Nous trouvâmes le gouverneur de la ville debout sur le bord du rivage; avec lui était accourue la population entière, hommes, femmes et enfants. Il n'avait pas laissé dans la ville un seul chanteur ou musicien qu'il ne l'eût amené; tant sur les remparts de la ville qu'à bord des grands navires, il n'y avait pas un canon qu'il ne fît tirer. Ledit gouverneur nous accueillit avec la plus grande courtoisie et se montra extrêmement heureux de notre venue. Tous les prisonniers (musulmans) que renfermait la ville de Cadix, hommes, femmes et enfants, vinrent aussi à notre rencontre; transportés d'allégresse, ils proclamaient à haute voix la profession de foi musulmane et appelaient les bénédictions de Dieu sur le prophète, que Dieu le bénisse et le salue! en faisant des vœux pour la victoire de notre seigneur El Mansoûr billah (le secouru par Dieu). Nous leur donnâmes des conseils et leur promîmes que notre maître, que Dieu l'assiste! ne les abandonnerait pas, tant qu'il jouirait de la faveur divine. Ce jour fut pour eux une fête à cause de la bonne nouvelle qu'ils reçurent de leur délivrance que Dieu allait leur accorder par l'entremise du seigneur El Mansoûr billah, d'autant plus qu'il était devenu certain pour eux que notre maître, que Dieu l'assiste! n'avait d'autre but et d'autre intention en rassemblant tous les chrétiens qui étaient dans les fers, que de délivrer les Musulmans des mains de l'ennemi infidèle, puisse Dieu l'anéantir et prolonger l'existence de notre souverain!

Le gouverneur nous ayant conduits à la ville, nous mena dans une grande maison qu'il avait préparée pour notre installation; il l'avait fournie de toutes sortes de provisions variées. Il ne cessa pas de veiller à tous nos besoins ainsi que les notables de la ville qui l'accompagnaient, pendant cette journée et toute la nuit jusqu'au lendemain. Il se mit ensuite à nous questionner sur le but de notre voyage et nous demanda si nous avions besoin de rester chez lui pour nous reposer quelques jours. Nous lui répondîmes: «Il nous est impossible de nous arrêter nulle part, tant que nous ne serons pas arrivés dans la ville où nous allons et auprès du roi vers qui nous devons nous rendre.» Il nous dit que telle était aussi la volonté de son maître et souverain. «Il est prévenu, ajouta-t-il, de votre heureuse arrivée et vous attend dans le plus bref délai.» Il fut donc convenu que nous partirions dès le lendemain. Ayant fait alors venir deux voitures, il nous fit parcourir la ville, qu'il nous montra quartier par quartier. Cadix est une ville grande et peuplée; ses marchés sont pleins de commerçants, d'artisans et de gens qui vendent ou achètent. Elle n'a pas de muraille si ce n'est du côté du port; des autres côtés, la mer lui sert de rempart; comme elle y est peu profonde et qu'il s'y trouve beaucoup de rochers, les navires ne peuvent entrer.

Le lendemain, le gouverneur et ceux qui l'accompagnaient s'occupèrent de bonne heure des préparatifs de notre départ. Comme d'habitude, tout ce qu'il y avait dans la ville de soldats, de cavaliers et d'autres gens sortirent encore pour nous reconduire. Le gouverneur avait envoyé en avant, à Chantamaria[9], un de ses officiers chargé de prévenir de notre arrivée dans cette ville, afin qu'on nous préparât un logis.