[9] Puerto de Santa Maria.

Dans la matinée du jour où nous sortîmes de Cadix et pendant que nous nous occupions du départ, voilà qu'entra chez nous un prêtre chrétien de Turquie, qui avait été élevé au pays de Constantinople[10]: il nous informa de la victoire remportée, grâce à la faveur divine, par l'armée des Musulmans et nous apprit que le sultan Solyman, puisse-t-il être assisté de Dieu! avait, avec l'aide du Tout-Puissant, délivré Belgrade ainsi que toute la province et les alentours[11]; qu'il était fier d'en avoir renversé les remparts et s'occupait de restaurer les murailles qui avaient été détruites: il avait mis des ouvriers chargés de la reconstruction et des aides-maçons, au nombre de douze mille. Nous nous réjouîmes de la victoire que Dieu, qu'il soit exalté! avait accordée aux Musulmans. Les chrétiens regardaient comme un haut fait d'armes du Sultan d'avoir conquis cette ville et de l'avoir reprise par la force, et lui décernaient les plus grands éloges.

[10] Litt., de la grande Constantine.

[11] La prise de Belgrade par les Turcs eut lieu en 1690.

Nous sortîmes dans la direction de la mer et trouvâmes à la même place l'embarcation avec laquelle nous avions quitté le bord. Nous étant embarqués sous la sauvegarde de Dieu, nous nous dirigeâmes vers Chantamaria par mer. La distance qui sépare les deux villes est de six milles, de sorte qu'en moins d'une heure de traversée nous avions la ville sous nos yeux. Nous y trouvâmes une troupe de cavaliers au nombre de plus de cent, qui étaient venus nous recevoir: ils manifestèrent beaucoup de joie et d'allégresse. Dès que nous eûmes jeté l'ancre devant la ville de Santa Maria, nous trouvâmes sur le rivage de la mer une foule nombreuse d'hommes, de femmes et d'enfants. Le gouverneur et le qâdy (juge) de la ville étaient sortis à notre rencontre; ils avaient fait venir deux voitures pour notre transport. A peine les eûmes-nous accostés qu'ils nous firent l'accueil le plus gracieux et le plus courtois. Nous entrâmes dans la ville et ils nous promenèrent à travers l'ensemble de ses rues, de ses habitations et de ses marchés. C'est une ville grande, vaste, aux maisons spacieuses, et couvrant une grande étendue de terrain. Toutes ses rues sont pavées en pierres. C'est une des villes civilisées de l'Espagne et des plus fréquentées dans un but de trafic et de commerce. Avec cela, aucune muraille ne sépare la ville de la mer; il en est de même de la partie qui l'entoure du côté du continent. A son extrémité, dans la direction de la mer, on voit une grande maison dont la porte d'entrée a été bouchée; c'est la maison où descendit Ech-Cheikh, fils du sultan Ahmad Ed-Dahaby[12], qui entra en Espagne. Elle n'a été habitée par personne depuis lors, la coutume des chrétiens étant de respecter le logis où est descendu un roi quelconque et d'en murer la porte, de façon que personne ne l'habite plus. La porte murée indique l'événement dont il s'agit. Ils ont fait de même à Madrid pour une maison, aujourd'hui inhabitée depuis le règne de Charles-Quint. Ayant fait la guerre au roi des Français et l'ayant vaincu et fait prisonnier, il l'amena jusque dans sa capitale et sa résidence souveraine Madrid, et lui donna pour demeure cette maison. (François Ier) resta quelque temps en son pouvoir jusqu'à ce qu'il lui donnât la liberté et lui fît grâce; la maison qu'il habitait a été laissée en l'état et la porte en a été murée: elle est connue et célèbre[13].

[12] Ech-Cheikh, frère d'Abou Fârès et de Zidân, tous les trois fils du chérif du Maroc Abou'lʽAbbâs Ahmad el Mansoûr mort en 1603 et surnommé Ed-Dahaby parce qu'il avait continuellement aux portes de son palais des milliers d'hommes occupés à battre monnaie. Ech-Cheikh ne pouvant lutter contre ses frères passa en Espagne pour demander des secours à Philippe III, qui ne lui en accorda qu'après s'être fait offrir en échange le port et la place de Larache.

[13] Cette maison existe encore à l'extrémité de la Calle Mayor, près de la cuesta de la Véga; elle est connue sous le nom de casa de los Guzmanes.

Quand nous fûmes installés dans notre logis à Santa Maria, les habitants et les notables de la ville vinrent nous saluer et nous souhaiter la bienvenue. Nous rencontrâmes en eux plus d'enjouement, un accueil plus affectueux et des visages plus riants que partout ailleurs. Le gouverneur et l'alcade se succédèrent sans cesse auprès de nous et nous rendirent visite, jusqu'à ce que la nuit étendît ses voiles et laissât tomber ses colliers sur le col d'Orion.

Dès le lendemain matin nous reçûmes la visite d'un des principaux (officiers) du duc investi du commandement de cette côte, et dont la résidence était San Lucar; il apportait les excuses du duc, qu'une maladie avait empêché de venir; nous les agréâmes.

Nous quittâmes la ville. Les habitants étaient encore accourus pour nous faire leurs adieux. Le gouverneur et le juge, ainsi que le capitaine de la cavalerie avec sa troupe, sortirent et nous accompagnèrent pendant trois milles jusqu'à ce que nous arrivâmes à une limite connue chez eux et qui divise leur province de celle de la ville de Charich[14]. Les notables mirent alors pied à terre avec tous ceux qui étaient venus nous reconduire et nous firent leurs adieux, après s'être excusés de ne pouvoir aller plus loin. «Cette limite, dirent-ils, est celle servant de séparation entre nous et le gouverneur de l'autre ville qui nous fait face. S'il nous était possible d'aller plus avant, nous aurions voyagé avec vous la journée entière en témoignage de notre considération et de notre respect pour celui qui vous envoie. Pour une seule personne on en honore mille.»