[14] Jerez de la Frontera.

Nous prîmes congé d'eux et ils s'en retournèrent. Après avoir voyagé pendant quelque temps, nous atteignîmes la ville de Jerez. La ville est située au milieu d'un pays étendu, complanté d'arbres et arrosé par des rivières; on y voit des plantations d'oliviers, des jardins, des vignobles et toutes sortes d'arbres, en nombre incalculable. Jerez est une ville grande, vaste et qui porte des traces d'une ancienne civilisation. Il reste des vestiges de ses remparts; mais la plus grande partie est effacée ou en ruines, attendu que les chrétiens ne se soucient pas de construire des remparts, ni de fortifier les villes, si ce n'est dans les localités qui avoisinent la mer: telles sont Cadix, du côté du port, et la ville du Mont de la Conquête (Gibraltar). Cette dernière est en effet fortifiée et munie d'une muraille peu élevée parce qu'elle est construite dans la mer. La ville de Jerez dont nous parlons est surnommée Jerez de la Frontera, ce qui signifie opposée; ils entendent par cette expression qu'elle est opposée au pays de l'islâm, que Dieu l'exalte! La plus grande partie de sa population tire son origine des Andalos (musulmans d'Espagne) et de leurs notables qui embrassèrent le christianisme: ils sont cultivateurs et laboureurs.

Nous traversâmes cette ville dans la matinée et continuâmes notre voyage ce jour-là jusqu'à ce que nous atteignîmes, dans la soirée, une ville qu'on appelle El Bridjah (Lebrija). C'est une petite ville, plutôt habitée par des nomades. Les vestiges de ses remparts sont également en ruines et effacés. Le gouverneur et le juge vinrent à notre rencontre. On nous installa dans une maison appartenant à un de leurs grands et toute la population accourut pour nous saluer.

Dans cette ville, quelques habitants nous confirmèrent dans l'idée qu'ils descendaient des Andalos, à certain signe caché qu'on ne peut énoncer qu'à l'aide d'un langage couvert. Le plus certain c'est que la plupart des habitants tirent leur origine des Musulmans d'Espagne (andalos). Toutefois le temps s'est écoulé, et ils ont été élevés dans les ténèbres de l'impiété; par suite, l'état d'abjection, que Dieu nous en préserve! a prévalu chez eux.

Le lendemain nous nous mîmes en route vers une ville nommée Otrîrah (Utrera), séparée de la dernière par une contrée vaste, spacieuse, couverte de métairies et de troupeaux. La plupart des moutons de l'Andalos sont sauvages. A gauche, en allant de Lebrija à Utrera, à la distance de deux ou trois milles, on voit le Wâdy 'l kabîr (le Guadalquivir), qui descend de Séville et dans lequel se jettent d'autres rivières de l'Andalos. Sur le Guadalquivir voyagent les navires venant de l'Océan[15], jusqu'à ce qu'ils parviennent à Séville, après un parcours de quarante milles depuis la dite mer.

[15] Litt., la grande mer.

Cette ville d'Utrera est une ville moyenne, ni petite, ni grande. La plupart de ses habitants sont des descendants des Andalos. Nous y arrivâmes dans la soirée de ce jour. La population entière était sortie pour demander à Dieu de la pluie. Tous, tant qu'ils étaient, portaient une croix sur l'épaule. Ils nous rencontrèrent en cet état, car ils ne pouvaient rebrousser chemin. Nous logeâmes dans la ville dans une maison qui en dominait la majeure partie. Après avoir déposé leurs croix, les habitants arrivèrent également pour nous saluer; ils étaient passablement joyeux et contents. La population est composée de hauts personnages. Ce qui domine chez eux, dans l'un et l'autre sexe, c'est la beauté; j'y ai vu deux jeunes personnes, l'une, fille du gouverneur de la ville et l'autre, du juge: elles étaient extrêmement belles et parfaites à tous égards. Jamais mes yeux n'ont rencontré, dans toute l'étendue si vaste de l'Espagne, deux beautés plus achevées. Ce sont deux filles issues des Andalos et de la famille du dernier roi de Grenade qui fut vaincu et perdit cette ville: ce roi est connu chez eux sous le nom d'el rey el chico[16], ce qui veut dire le petit sultan.

[16] La prise de Grenade par Ferdinand le Catholique sur ʽAbd Allah Zaghal (es saghîr) eut lieu le 2 janvier 1492. Saghîr signifie petit, de même que chico.

Nous avons été informés dans la ville de Madrid par un personnage nommé don Alonso, petit-fils de Moûsa, frère du sultan vaincu à Grenade, que les deux jeunes filles qui se trouvent à Utrera sont du sang de ce prince. Ce don Alonso est doué d'un excellent naturel; c'est un beau jeune homme dont la force et le courage sont renommés chez les chrétiens; il est compté parmi leurs plus braves guerriers. Il s'élance sur le champ de bataille et au milieu de la mêlée comme capitaine d'une troupe de cavaliers. Les chrétiens font l'éloge de sa bravoure. Avec cela, il a de l'inclination pour les sentiments qu'il rencontre chez les partisans de l'islamisme, cite sa généalogie et se plaît à entendre parler de l'islamisme et des Musulmans. Il nous a raconté comme le tenant de sa mère que celle-ci, pendant qu'elle était grosse de lui, eut envie de manger du Couscousou[17]. «Peut-être, lui dit le père, cet enfant que tu portes est-il un petit Musulman.» Il lui adressait ces paroles par plaisanterie, car personne ne leur reprochait leur descendance, qui était parfaitement connue, et on savait qu'ils étaient issus de la famille royale. Que Dieu nous préserve de l'abandon et de l'égarement! Nous lui demandons la (bonne) direction.

[17] C'est le mets national, comme le pilau chez les Turcs et le coubbeh en Syrie, des habitants des Etats barbaresques, de l'Algérie et du Maroc. Il se compose de semoule préparée d'une certaine façon et cuite à la vapeur d'eau avec du beurre; pour le rendre meilleur on y ajoute des volailles, des pigeons, etc.