Une des plus grandes marques de gracieuseté que nous donnèrent les habitants d'Utrera fut qu'ils amenèrent chez nous, pendant la nuit que nous passâmes dans leur ville, les moines qui excellent à chanter dans leurs églises. Ils tenaient des instruments de musique, un entre autres qu'ils appellent harpe; il est garni d'un grand nombre de cordes et ressemble à un métier de tisserand. Ils prétendent que c'est là l'instrument dont jouait le prophète David, que sur lui et sur notre prophète soient la prière et le salut! J'en ai vu un de cette forme que tenait une de ces statues qu'ils placent dans leurs appartements et dans leurs maisons et qu'ils disent représenter le prophète David, sur qui soit le salut! Tous leurs récits historiques, en effet, et leurs dogmes religieux sont empruntés à la religion des enfants d'Israël et à l'Ancien Testament, à ce qu'ils prétendent, sauf toutefois ce qu'ils ont ajouté et qui forme la séparation entre eux et les juifs, les chrétiens s'étant prononcés à l'unanimité pour le Messie, d'où est venue l'inimitié qui existe entre les deux sectes. Depuis cette époque ils n'ont cessé de raconter dans leurs dogmes religieux, dans leurs croyances corrompues et dans leur égarement ce que leur relate le pape qui est à Rome, que Dieu l'envoie rejoindre (en enfer) les grands de sa nation!

De cette ville d'Utrera à la ville de Marchînah (Marchena), il y a vingt milles[18]; elles sont séparées par un pays vaste, spacieux, étendu et en plaine. Il n'existe dans cette partie de l'Espagne d'autres montagnes que celles que le voyageur aperçoit sur sa droite, à l'horizon, comme les montagnes d'Er-Rondah et celles qui viennent après. Entre Utrera et Marchena est une large rivière[19] sur laquelle est posé un grand pont dont la solide construction remonte à l'époque des Musulmans. C'est sur (les bords de) cette rivière qu'eut lieu la célèbre bataille d'Ez-Zallâqah[20], et l'on y trouve une petite église où l'on voit figurée sur les murs la représentation de cette bataille. Marchena est aussi une ville de moyenne grandeur et portant des traces d'ancienne civilisation. Aujourd'hui elle se rapproche plutôt de l'état nomade. Ses habitants sont des gens affables; il en est parmi eux qui rapportent leur origine aux Musulmans d'Espagne.

[18] On compte d'Utrera à Marchena par chemin de fer, quarante-quatre kilomètres.

[19] Le Guadaira.

[20] Error grande, porte en note le ms. de M. de Gayangos.

De Marchena à la ville d'Azîkhah (Ecija) il y a vingt-un milles[21]. La contrée qui les sépare est étendue, spacieuse, pleine de jardins et de vergers. L'olivier y est l'arbre dominant. Depuis Marchena, dans la direction d'Ysika (Ecija) jusqu'à la distance de huit milles, tout est complanté d'oliviers. Chaque bois d'oliviers contient une maison pour enfermer les olives et servir d'habitation aux gens qui leur donnent leurs soins. De même dans la partie qui suit Ysika, sur le chemin de Marchena, on trouve encore des oliviers sur un parcours de huit autres milles, à droite, à gauche, derrière, devant; car l'Andalousie est la partie de l'Espagne où l'on rencontre le plus d'arbres et d'oliviers. Près de la ville d'Ysika, au sommet d'une colline qui domine la ville, se trouvent des vestiges d'une ancienne construction assez importante: on a prétendu que c'était le tombeau d'un dévot musulman auquel on attribuait une grande puissance de miracle, et c'est pourquoi l'on n'y avait pas touché.

[21] Quarante-quatre kilomètres par chemin de fer.

Lorsque des hauteurs où nous nous trouvions nous aperçûmes la ville d'Ecija, nous jouîmes d'un spectacle dont la beauté et la splendeur ne sont égalées par aucune autre des villes d'Espagne. Elle est située dans une plaine, sur le bord d'une rivière appelée Wâdy Chanîl (le Genil) et à laquelle les chrétiens continuent à donner son premier nom accoutumé. C'est une grande rivière qui descend de Wâdy Ach (Guadix); le Wâdy Chanîl passe à travers le territoire et les montagnes de Grenade. Ses bords sont couverts d'un nombre incalculable de maisons de plaisance, de jardins, de vergers, de moulins et de toutes sortes de plantations. Dans le reste de l'Espagne, nous n'avons pas découvert de spectacle plus ravissant. La ville, sise sur le bord de cette rivière, avec les jardins, les lieux de plaisance et les maisons placées au milieu des jardins, ressemble à un firmament entouré de ses étoiles. En admirant la beauté de cette rivière et son merveilleux et ravissant aspect, je me suis rappelé ces vers de Hamdah l'andalouse, la femme poète, que Wâdy Ach a vu naître[22].

[22] Ebn el Khatîb (ms. de M. de Gayangos, fol. 125. rect.) consacre un article à cette femme sous le titre de Hamdah, fille de Zyâd el Mokaitab: «Elle habitait le Wâdy'l djommah, dans le village de Bâdy, dépendant de Wâdy Ach. Abou'l Qâsem a dit d'elle qu'elle était très belle, poète et écrivain. Voici un fragment célèbre de ses poésies (les cinq vers ci-dessus et un sixième). Abou'l Hasan ebn Sa'ïd a dit, à propos de Hamzah (lisez Hamdah) et de sa sœur Zaynab: C'étaient deux femmes poètes très versées dans la littérature, belles, riches, instruites, chastes; toutefois l'amour des belles-lettres les portait à fréquenter les littérateurs, mais elles conservèrent une chasteté reconnue et une pureté incontestée.»