Cet état de choses dura près de dix ans (1638 à 1647). Cependant il ne pouvait se maintenir que grâce à l’accalmie politique, au « calme d’or », comme l’appelaient les seigneurs, qui prenaient jalousement soin que rien ne vînt le troubler. Mais le mécontentement était grand, la tension extrême, il ne fallait qu’une étincelle pour provoquer l’explosion. Le roi Vladislas la fit jaillir.

Ce prince ne pouvait se faire à la vie inactive que lui imposait le « calme d’or », aussi entra-t-il, à l’insu de ses ministres, en négociations avec Venise pour préparer une guerre contre la Turquie. Les cosaques devaient la provoquer. Leurs chefs, mis dans le secret, reçurent des subsides pour construire une flotte, en même temps que des lettres du roi les engageaient à doubler leurs contingents. Mais, connaissant les dispositions des sphères gouvernementales, ils n’osèrent pas exécuter ces ordres. Un différend qui éclata entre le commandant de la sotnia de Tchyhyryne, Bohdan Chmelnytsky et le vice-gouverneur de l’endroit, mit le feu aux poudres. Chmelnytsky, pour inciter les cosaques à l’insurrection, se servit des lettres du roi, tenues secrètes par leurs chefs.

Le mouvement gagna rapidement. Dans l’hiver de 1647–48, il rassembla dans les camps de Zaporoguie un nombre considérable de cosaques, animés du désir de rétablir les anciennes libertés, il chassa avec leur aide la garnison des cosaques enregistrés établie à Sitch et noua des relations avec la Crimée, pour entreprendre de concert une guerre contre la Pologne. Cette fois il eut la chance de réussir. Déjà dans leurs insurrections précédentes les cosaques s’étaient adressés plusieurs fois au Khan avec de pareilles propositions sans aboutir à aucun résultat. Mais le chef des hordes, poussé par la famine qui désolait la Crimée et des troubles intérieurs, envoya à Chmelnytsky un fort détachement de Tartares, qui, d’abord, se contenta d’observer les opérations, puis finit par y prendre part quand le succès sembla répondre à l’attente.

La nouvelle qu’une armée de cosaques s’était rassemblée dans la Zaporoguie contre le régime polonais se répandit comme une traînée de poudre dans tout le bassin du Dniéper. L’hetman des troupes polonaises, Nicolas Potocky, se hâta d’y envoyer toutes les forces à sa disposition pour prévenir l’insurrection. Pour son malheur, il divisa ses troupes et en jeta une partie en avant sous le commandement de son fils. Chmelnytsky, avec l’aide des Tartares, anéantit d’abord cette avant-garde, qui s’était imprudemment engagée dans les steppes et puis battit à plat le gros de l’armée, près de la petite ville de Korsoun, au mois de mai 1648. Tous les chefs polonais tombèrent entre ses mains, la Pologne complètement désarmée se trouva en face d’une insurrection formidable. Tout le bassin du Dniéper se souleva ; les insurgés dévastèrent les demeures des seigneurs, massacrèrent leurs serviteurs, les Polonais et les Israélites.

Pour comble de malheur, mourut sur ces entrefaites le roi Vladislas, très populaire chez les cosaques, qui s’étaient soulevés convaincus qu’ils répondaient à son appel pour l’aider contre les usurpations des seigneurs. Il se produisit alors une situation, à laquelle ni les sphères gouvernementales, ni les chefs de l’insurrection n’étaient préparés.

XXII.
L’Ukraine orientale se sépare de la Pologne et s’unit à la Moscovie.

En déchaînant l’insurrection, Chmelnytsky, outre que de venger un outrage personnel, avait eu pour objet, comme d’ailleurs les chefs des insurrections antérieures, de rétablir « les libertés cosaques », c’est-à-dire l’état de choses d’avant l’insurrection de 1637. Du reste, il comptait probablement très sincèrement sur les sympathies du roi Vladislas. Aussi, dès qu’il eut battu les chefs polonais, il lui envoya une lettre portée par des délégués, s’excusant d’avoir infligé une défaite aux troupes polonaises et lui offrant ses services.

Mais Vladislas était déjà mort et le gouvernement provisoire ne pouvait se décider à prendre position dans cette affaire. Pendant ce temps, l’armée polonaise s’était reformée et les seigneurs tâchaient d’étouffer l’insurrection dans le sang. Ce défi lancé à Chmelnytsky le força de reprendre ses opérations, il battit les nouvelles troupes, qui s’étaient déjà avancées jusqu’en Volhynie, puis il pénétra en Galicie, où un soulèvement éclata, il assiégea Léopol et ensuite Zamostie, dans la contrée de Cholm. Il en était là lorsque fut enfin élu roi le frère de Vladislas, Jean-Casimir. Celui-ci s’empressa de s’adresser directement à Chmelnytsky, en lui proposant de démobiliser et d’attendre ses envoyés.

Ces derniers rencontrèrent le chef des insurgés à Péréïaslav, au mois de février 1649. Ils lui apportaient sa nomination au poste d’hetman[14] et déclarèrent que le roi consentait aux conditions, qui avaient été formulées au début de l’insurrection. Mais vers ce temps un changement s’était produit dans l’âme des chefs cosaques, qu’il faut peut-être attribuer à l’influence des cercles kiéviens au milieu desquels ils avaient passé la Noël. Le point de vue étroit des simples revendications cosaques fut abandonné, on y substitua des projets politiques plus larges, ayant pour base la constitution contre la Pologne d’une ligue d’états, à laquelle l’Ukraine aurait participé comme état indépendant. Voici les paroles que Chmelnytsky laissa échapper devant la mission polonaise et qui furent soigneusement notées par un des membres de cette mission :

[14] Chmelnytsky fut donc le premier à porter ce titre officiellement. Jusqu’à lui le titre officiel des chefs cosaques avait été « starchy » c.-à-d. aîné.