« J’ai fait ce dont je n’avais aucune idée au début, maintenant je ferai ce que j’ai conçu. Je délivrerai du joug polonais tout le peuple russe ! Au commencement j’ai fait la guerre pour venger un outrage personnel, maintenant je combattrai pour notre religion orthodoxe. Pour cela le peuple tout entier viendra à mon aide — jusqu’à Lublin, jusqu’à Cracovie. Ce peuple je ne l’abandonnerai pas, car c’est notre bras droit. Afin qu’après avoir exterminé les paysans vous n’attaquiez pas les cosaques, j’aurai deux cent, trois cent mille des miens et avec ça la horde toute entière !
« Je n’irai pas faire la guerre à l’étranger ![15] Je ne lèverai pas mon sabre sur les Turcs et sur les Tartares ! J’en ai assez maintenant avec l’Ukraine, la Podolie et la Volhynie — j’ai assez de liberté, de richesses, de provisions dans mon pays et dans ma principauté — jusqu’à Léopol, Cholm et Halitch ! Or, après m’être installé sur la Vistule, je dirai aux Polonais qui vivent au delà : restez tranquille et ne bougez plus, Polonais ! Les grands et les princes je les chasserai jusque-là et si, là-bas, ils essayent encore de nous nuire, je saurai bien les y trouver. Aucun noble polonais ne remettra plus les pieds dans ce pays[16] ».
[15] C’était répondre d’avance aux manœuvres des Polonais, qui avaient l’intention, une fois la paix conclue, de tourner les cosaques contre les Tartares et les Turcs, pour briser l’alliance qui les unissait.
[16] Cette harangue qui nous dévoile les projets politiques de Chmelnytsky et de son entourage au moment où elle fut prononcée, nous éclaire aussi sur l’état du sentiment national à cette époque et sur la terminologie alors en usage. Comme nous le voyons, le mot « russe » dans la bouche de Chmelnytsky est l’équivalent de notre « ukrainien » actuel — « jusqu’à Léopol, Cholm et Halitch » et pas davantage : voilà le peuple russe tout entier, au delà il n’existe pas. Quelques années plus tard, quand on aura besoin de mettre plus de précision dans les rapports avec la Moscovie, viendra en usage le terme de « Petite Russie » par opposition à la « Grande Russie », mais pour le moment le besoin ne s’en fait pas sentir. Il est curieux de noter qu’en Moscovie on appliquait alors le nom de « blanc-russien » à tout ce qui était ukrainien. C’est de ce nom que les chancelleries se servaient pour désigner la langue, les lettres et la population ukrainienne, tandis que l’on y avait conservé l’ancienne dénomination moscovite de « Tcherkass » pour les cosaques. Et, en effet, une différence entre ukrainien et blanc-russien, telle que nous l’entendons de nos jours, n’était pas encore clairement établie. Seulement, en 1654, une ligne de démarcation fut tirée lorsque l’Ukraine, sous le nom de « Petite Russie » tomba dans une sorte de vassalité de la Moscovie, tandis que cette dernière se rattacha la « Russie Blanche » comme simple province. Cette contrée, en même temps qu’elle était détachée du ressort de l’hetman d’Ukraine, reçut officiellement son nom, qui jusqu’alors n’avait eu qu’un sens assez vague, comme nous l’avons vu. (Ceux qui voudraient connaître les circonstances historiques dans lesquelles s’est formée cette terminologie pourront lire dans la revue « Oukraina » (l’Ukraine) 1917, no 1–2, notre article « Grande et Petite Russie et Russie Blanche ».)
Avec de pareilles dispositions, il ne pouvait être question d’arriver à un accord fixant un modus vivendi entre le gouvernement polonais et les cosaques. Chmelnytsky, ainsi que toute son armée, étaient enflammés du désir de porter un coup décisif à la Pologne et de délivrer à jamais l’Ukraine du joug qu’elle subissait. On conclut seulement une trêve, qui devait durer jusqu’à la Pentecôte.
La guerre recommença en été ; les pays frontières entre la Volhynie et la Galicie en furent le théâtre. Chmelnytsky avec le Khan, qui commandait en personne, vinrent assiéger à Zbarage les troupes polonaises, dont la situation devint bientôt désespérée. Le roi, à la tête d’une nouvelle armée, accourut à leur secours, mais, avant d’arriver à Zbarage, il se trouva entouré près de Zborov par des forces ennemies bien supérieures. Les cosaques étaient prêts à lui dicter leurs conditions, lorsqu’il trouva moyen de s’aboucher avec le Khan, dont les instincts pillards dominaient les vues politiques et qui consentit à faire la paix à condition qu’on lui payât le tribut avec les arrérages de plusieurs années et que ses troupes fussent autorisées à prendre en Ukraine autant d’esclaves qu’elles voudraient. Il insista subsidiairement pour que les réclamations de ses alliés fussent satisfaites. La paix étant ainsi conclue en principe, il fallut donc se borner à demander les anciennes libertés cosaques, mais on ne pouvait plus songer à une séparation d’avec la Pologne et à l’affranchissement complet du joug polonais.
Le traité de Zborov, signé le 18 août 1649, après de pénibles négociations, faites par l’intermédiaire du Khan, élevait à 40 mille le nombre des cosaques enregistrés, leur permettait d’habiter non seulement sur les terres du roi mais aussi sur les domaines des grands seigneurs fonciers, dans la plus grande partie des bassins du Dniéper et du Bog, c’est-à-dire dans les palatinats de Kiev, Braslav et Tchernyhiv ; les troupes polonaises ne pouvaient pénétrer sur ce territoire, qui recevait encore d’autres privilèges.
Comparées aux règlements cosaques jusque-là en vigueur ces concessions paraissaient très appréciables, mais elles répondaient si peu aux aspirations qui avaient déchaîné la guerre que Chmelnytsky n’osa pas les rendre publiques. Il ne pouvait se résigner à accepter un pareil résultat, s’opposait à ce que les seigneurs revinssent en Ukraine, sachant que cela provoquerait une nouvelle insurrection, et anxieusement il guettait une occasion favorable pour reprendre les armes, afin de délivrer son pays.
Il essaya de gagner la Moscovie à ses plans, en même temps que de se concilier la Turquie, afin de s’assurer l’aide de la Crimée. Mais la Moscovie ne put se décider à sortir de sa neutralité et, d’autre part, la Turquie était en pleine décadence de sorte que la pression que Chmelnytsky cherchait à exercer par son intermédiaire sur le Khan ne servait qu’à le desservir auprès de ce dernier. Aussi lorsque, en 1651, éclata une nouvelle guerre, le Khan ne manqua pas de le trahir et d’attirer par cette trahison une sanglante défaite sur les cosaques, non loin de Berestetchko. Le traité de Bila Cerkva qui s’en suivit ne fit que reproduire celui de 1649, en y ajoutant de nouvelles restrictions et satisfit encore moins les Ukrainiens.
La guerre recommença un an plus tard et cette fois encore le Khan prit ouvertement le parti des Polonais au milieu des opérations. Mais cela ne pouvait avoir la même importance, car, à ce moment, la Moscovie se préparait à abandonner sa neutralité et Chmelnytsky se flattait d’en profiter pour donner une autre tournure aux évènements.