L’issue malheureuse des opérations militaires de 1651 réveilla en effet la Moscovie, qui savait bien que, si les desseins de Chmelnytsky échouaient, la Pologne s’empresserait de tourner contre elle et les cosaques et les Tartares, pour donner un dérivatif à leur activité. Aussi l’intervention fut-elle décidée en principe, mais on voulait conserver d’abord les apparences.

Enfin l’assemblée du pays (« Zemski Sobor »), convoquée en automne de l’année 1653, décida que le tzar, dans l’intérêt de l’orthodoxie (c’était le prétexte traditionnel !), devait « prendre sous sa haute protection l’hetman Bohdan Chmelnytsky, ainsi que l’armée Zaporogue » et, à cet effet, engager la lutte contre la Pologne. Le gouvernement de Moscou informa Chmelnytsky de cette décision et lui fit savoir qu’il envoyait des délégués en Ukraine pour recevoir le serment des cosaques et régler les nouveaux rapports.

Cette rencontre eut lieu à Péréïaslav dans les premiers jours de janvier 1654.

Le gouvernement moscovite consentait à intervenir militairement, à condition que l’Ukraine reconnût la suzeraineté du tzar. Chmelnytsky et les autres chefs cosaques y consentirent, mais ils s’imaginaient leurs obligations sous la forme d’une convention mutuelle par laquelle le tzar reconnaissait à l’Ukraine les libertés qu’elle s’était conquises, en premier lieu ses droits d’état autonome, régi par un hetman et dont il acceptait le protectorat. La Moscovie s’engageait à défendre l’Ukraine contre tout ennemi, de même que l’hetman devait amener ses troupes à l’appel du tzar. Des déclarations furent échangées dans ce sens.

Alors les cosaques demandèrent que les envoyés prêtassent serment au nom du tzar, qu’ils le prêteraient ensuite eux-mêmes, comme cela se faisait quand on élisait un roi de Pologne. Mais les envoyés déclarèrent que leur maître, en tant qu’autocrate, ne pouvait prêter serment[17], ce qui jeta la confusion parmi les cosaques.

[17] Les délégués moscovites, dans leur rapport officiel, insistent beaucoup sur ce point, quoique les écrivains ukrainiens contemporains assurent que le serment fut prêté aussi bien d’un côté que de l’autre.

En fin de compte ces derniers jurèrent solennellement fidélité au tzar et élirent des délégués chargés de se rendre à Moscou pour y régler dans les détails la convention entre les deux états.

XXIII.
Divergences avec la Moscovie. Essais de séparation.

Les pourparlers engagés avec la Moscovie, au mois de mars 1654, pour fixer dans les détails les obligations contenues dans la brève formule adoptée à Péréïaslav, révélèrent une complète divergence de vues dans l’esprit des deux contractants.

Les envoyés ukrainiens formulèrent leur façon d’envisager la chose : indépendance complète de l’Ukraine sous le protectorat du tzar ; convention militaire entre les deux parties. Le gouvernement du pays devait rester entre les mains des autorités élues en Ukraine : chefs de cosaques, fonctionnaires municipaux, hiérarchie ecclésiastique. Telle était l’organisation politique qui convenait à un peuple libéré.