Les Polonais, assurés de ce premier succès, entamèrent avec Chmelnytsky des pourparlers pour annexer l’Ukraine, tout en promettant de laisser au pays une autonomie complète. Mais il eût été dangereux d’accepter une pareille proposition en raison des sentiments qui régnaient dans les masses ukrainiennes envers la Pologne. Une alliance étroite avec la Suède paraissait au contraire d’autant plus désirable que l’éloignement de ce pays excluait toute prétention de sa part à un pouvoir immédiat sur l’Ukraine. Il fallait donc s’attacher à cette alliance, même au prix d’une rupture avec la Moscovie. Au dire de Vyhovsky, le successeur de Chmelnytsky, ce dernier aurait considéré comme inévitable, déjà en automne 1656, cette rupture avec la Moscovie, à cause des prétentions exagérées du tzar.
On tâcha donc de s’entendre sur les bases suivantes : le roi de Suède acceptait le protectorat de l’Ukraine, assurait l’intégrité de son territoire, garantissait l’indépendance de ses habitants « comme celle d’un peuple libre et ne dépendant de personne », promettant d’obliger la Pologne à reconnaître la liberté et l’indépendance de « l’Armée Zaporogue », c’est-à-dire le pouvoir de l’hetman, et l’étendue de son autorité sur l’Ukraine occidentale, pour mieux dire sur tout le territoire ethnographique ukrainien[18].
[18] Le projet de ce traité a été publié, d’après les documents conservés dans les archives de l’état suédois, dans les « Archives de la Russie du Sud-Ouest » p. III v. VI.
L’Ukraine devait combiner avec la Suède et la Transylvanie ses opérations militaires dont le but était d’amener le partage de la Pologne. Les premiers mois de l’année 1657 virent le début de ces opérations. Elles manquèrent de coordination. De plus la Pologne, ayant décidé les Tartares à faire une descente en Transylvanie, put battre en déroute les troupes transylvaniennes. Même dans l’armée cosaque il ne manquait pas de voix contre cette campagne, qui menaçait de tout briser avec Moscou : Chmelnytsky était alors gravement malade et l’on appréhendait que sa disparition ne fît surgir de nouvelles complications.
Chmelnytsky, en effet, ne tarda pas à mourir, le 27 juillet 1657, laissant le pouvoir entre les faibles mains de son fils, Georges, jeune homme dépourvu de toute autorité, qu’il avait fait reconnaître d’avance à l’armée comme son successeur. D’ailleurs, les chefs militaires le remplacèrent bientôt par une de leurs créatures, le chancelier de l’armée, Vyhovsky, ce qui fit une fort mauvaise impression sur un grand nombre de cosaques pénétrés de sentiments démocratiques. Dans la crise politique qui régnait alors de pareilles dissensions étaient dangereuses.
Pour faire face aux prétentions formulées par la Moscovie : soumission de l’église ukrainienne, installation de garnisons moscovites dans les villes de l’Ukraine, paiement des impôts aux agents du tzar — les Ukrainiens au pouvoir continuaient leurs pourparlers avec la Suède. Mais juste à ce moment ce pays, attaqué par le Danemark, interrompait sa campagne dans l’est, et, après la mort de Charles X, concluait formellement des traités de paix avec la Pologne et la Moscovie.
Le gouvernement de Vyhovsky se trouva en si mauvaise posture, qu’il ne voyait plus le moyen d’arriver avec Moscou à un arrangement nécessaire pour subjuguer ses adversaires. Le parti qui lui était opposé voulut obtenir lui-même l’aide du gouvernement moscovite, et celui-ci, point du tout fâché d’une division qui favorisait sa propre politique, resta neutre.
Pour mettre fin à cette situation, Vyhovsky, de son propre mouvement et sans s’inquiéter des intentions de Moscou, appela à son aide les Tartares, battit ses adversaires politiques et mit à la raison leurs partisans. Mais, jugeant impossibles ses relations avec la Moscovie, il pensa ne trouver son salut qu’en acceptant les propositions faites depuis longtemps par la Pologne au gouvernement ukrainien.
Au cours de son expédition contre ses ennemis politiques au delà du Dniéper, il signa à Hadiatch, le 6 (16) septembre 1658, avec la mission polonaise, le traité d’union, qui a porté depuis le nom de cette ville, par lequel l’Ukraine retournait sous la suzeraineté du roi de Pologne, mais non pas à titre de province, mais en qualité d’état demi-autonome sous le nom de « Grand-duché Russe », sur le modèle du « Grand-duché de Lithuanie ». Ce nouveau grand-duché, comprenant les palatinats de Kiev, de Braslav et de Tchernyhiv[19], devait avoir ses ministres propres, son armée, ses finances et même le droit de frapper monnaie. D’autre part, il n’aurait qu’une diète commune avec la Pologne. A sa tête serait un hetman élu par les classes supérieures de la population, ou pour mieux dire nommé par le roi sur une liste de candidats présentée par les états.
[19] Quelques mois plus tard il adressa à la diète polonaise un amendement supplémentaire, qui probablement n’avait pas été accepté par les délégués polonais par suite de l’insuffisance de leurs pouvoirs, demandant que dans le Grand-Duché Russe soient aussi compris les pays ukrainiens occidentaux. Mais cet amendement ne fut pas adopté.