Pierre Dorochenko, élu hetman en 1665, essaya de mettre fin à ces oscillations de l’Ukraine entre la Pologne et la Moscovie, avec l’aide de la Turquie. C’était reprendre la politique de Chmelnytsky, lorsqu’il essayait de secouer le joug de la Pologne en employant les Turcs et les Tartares. La Turquie, après avoir traversé une période de déchéance, était maintenant mieux en état d’entreprendre une action efficace. Après avoir gagné les bonnes grâces du Khan, Dorochenko entama directement avec le sultan des pourparlers, qui aboutirent à un traité, par lequel l’hetman reconnaissait le protectorat de la Sublime Porte, tandis que celle-ci s’engageait à aider l’Ukraine à obtenir son indépendance sur tout son territoire ethnographique — « jusqu’à Peremychl et Sambor (à l’ouest), la Vistule et le Neman (au nord), Sivsk et Poutivl (sur les frontières de la Moscovie) ».
Le Khan reçut l’ordre du sultan de prêter son aide à Dorochenko. Ce dernier, ainsi soutenu, sans briser directement avec la Pologne, mais en attaquant les chefs cosaques, qu’elle soutenait, parvint bientôt à chasser de la rive droite ukrainienne du Dniéper les garnisons polonaises.
Puis il se tourna vers la rive gauche, où gouvernait alors l’hetman Brukhovetsky, un habile démagogue, qui, mis d’abord en avant comme candidat par la Sitche Zaporogue, avait ensuite, pour se concilier la Moscovie, cédé à des exigences de cette dernière qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait voulu écouter.
Entre autres choses, il avait laissé réaliser le vieux désir de Moscou d’introduire dans le pays les impôts moscovites. Mais lorsque les agents du fisc commencèrent à établir un cadastre et à lever des taxes, la colère de la population ne connut plus de bornes. Le clergé ukrainien, de son côté, fut révolté par les prétentions du patriarche de Moscou.
Le mécontentement était d’ailleurs général, suscité par l’armistice que la Moscovie venait de signer avec la Pologne, à l’insu des Ukrainiens, lui cédant la partie de l’Ukraine située sur la rive droite du Dniéper, à l’exception de Kiev et ses environs immédiats.
Brukhovetsky, voyant sa position menacée, essaya de passer lui-même au mouvement anti-moscovite. Mais cette manœuvre de la dernière heure ne put le sauver. L’insurrection, qui éclata au début de 1668 contre les garnisons et la domination moscovites, l’engloutit également. A l’arrivée de Dorochenko, tout le monde joignit son étendard, Brukhovetsky fut tué et les troupes moscovites durent quitter le pays. Toute l’Ukraine cosaque était une fois de plus unifiée sous le commandement de Dorochenko.
Ce premier pas accompli et comptant sur l’aide de la Turquie et de la Crimée, l’hetman voulut réaliser l’ancien projet des autonomistes : faire de l’Ukraine un état indépendant, sous la protection de ses voisins. Ayant chassé les garnisons ennemies de la rive droite du Dniéper, il voulait en faire autant de la rive gauche. Avant tout, il désirait réduire les droits de Moscou à ceux d’un véritable protectorat sans immixtion dans les affaires intérieures et il exigeait en premier lieu le rappel des voïvodes.
Quelques évènements, qu’il ne prévoyait pas, vinrent tout d’un coup affaiblir sa position et privèrent de toute force convaincante ses réclamations aux yeux de la Moscovie.
Il avait d’abord eu l’imprudence d’abandonner l’Ukraine de la rive gauche et les troupes moscovites s’étaient hâtées de retourner dans les contrées de Tchernyhiv. Les autorités locales, aussi bien que le clergé et les chefs cosaques, désespérant de jamais s’en débarrasser, tâchèrent de s’arranger avec Moscou, sans s’occuper de Dorochenko, qui à ce moment ne pouvait leur être d’aucun secours.
Ils élurent pour eux un hetman particulier, Mnohohrichny, avec le titre « d’hetman des pays de Siver et de Tchernyhiv ». Celui-ci se déclara prêt à se soumettre au tzar et à rompre toute alliance avec les Tartares, à condition que l’on donnât des garanties à l’autonomie ukrainienne, qu’on rappelât les voïvodes, etc. — en un mot, un ensemble de réclamations assez semblables à celles de Dorochenko. De son côté, la Sitche Zaporogue poursuivait une politique séparée et opposait de nouveaux rivaux à Dorochenko.