Le gouvernement moscovite comptait sur ces querelles intestines, aussi ne céda-t-il point. Par ses agents, notamment par un homme aussi au courant des choses que le voïvode de Kiev, Cheremetief, il savait bien que les réclamations de Dorochenko et de Mnohohrichny correspondaient entièrement aux aspirations populaires, que la population en avait assez des voïvodes et était excédée par la licence des garnisons. Cependant, les milieux influents de Moscou ne voulaient en aucune façon renoncer à leur politique centraliste. Il fallait annexer l’Ukraine, serait-ce même contre le vœu des populations.

Il ne restait à Dorochenko que de jouer sa dernière carte : l’intervention turque. Politique dangereuse au premier chef, car les cosaques ainsi que les masses avaient grandi dans la tradition de « guerre à l’infidèle », aussi toute idée d’alliance, les passages fréquents des Tartares dans le pays et les enlèvements d’esclaves qui souvent les accompagnaient, soulevaient-ils un mécontentement général. Dorochenko continuait en secret ses négociations avec la Turquie parce qu’il n’apercevait pas d’autre moyen de salut.

Le sultan, lui ayant promis une aide active, déclara en 1671 la guerre à la Pologne, parce qu’elle avait attaqué son vassal Dorochenko. Au printemps il se mit en marche à la tête d’une puissante armée, vint assiéger Kaminetz, la plus grosse forteresse du sud, qui capitula assez rapidement, puis il marcha sur Léopol. La Pologne, se sentant impuissante, se rendit à merci. Par le traité conclu à Boutchatch, le 7 octobre 1672, elle céda à la Turquie la Podolie et à Dorochenko « l’Ukraine dans ses anciennes frontières ». En outre elle promettait de retirer ses garnisons des pays cédés et de payer à la Turquie un tribut annuel.

Cela fit impression sur la Moscovie, qui ne douta pas, que l’été suivant Dorochenko n’amenât les Tartares sur la rive gauche du Dniéper. L’assemblée générale convoquée par le tzar lui conseilla de prendre Dorochenko sous sa protection, puisque la Pologne se désintéressait de l’Ukraine à droite du Dniéper et de satisfaire autant que possible les demandes de l’hetman. Mais la Pologne fit savoir à la Moscovie que ce n’était point son intention de renoncer à l’Ukraine et qu’elle considérerait une démarche dans le sens indiqué par les boïards comme une violation des traités.

Cependant les Turcs ne firent pas de nouvelle expédition. Bien au contraire, l’hetman polonais Sobieski les attaqua, inaugurant cette série de victoires, qui devaient lui valoir la couronne. Par ailleurs, la façon dont les Turcs se conduisaient sur la rive droite du Dniéper produisait un mécontentement, que les ennemis de Dorochenko ne manquaient point de tourner à leur propre avantage. La population fuyait en masse au delà du fleuve et les « régiments » de ces contrées qui tenaient pour Dorochenko se dépeuplaient de plus en plus.

Au courant de ces circonstances, l’hetman de la rive gauche, Samoïlovitch, élu comme successeur de Mnohohrichny, conseilla à la Moscovie de ne point se hâter de s’arranger avec son rival, Dorochenko, dont il voulait se débarrasser. Au lieu d’entrer en pourparlers avec ce dernier, il sembla l’ignorer complètement, fit une expédition de l’autre côté du fleuve et amena les députés des « régiments » de la rive droite à se déclarer pour la Moscovie et à le reconnaître pour hetman. Dorochenko, incapable de continuer la lutte, fit, après deux ans de résistance, sa soumission à Samoïlovitch (1676).

Les Turcs avaient laissé passer le moment favorable. Ils tentèrent encore quelques efforts pour conserver l’Ukraine de la rive droite, en y plaçant d’autres hetmans. Mais c’étaient des gens sans importance et manquant de prestige, qui ne purent entreprendre rien de sérieux.

Ce pays, qui, un demi-siècle auparavant, avait été le foyer de la vie ukrainienne, était devenu, par suite des crises qu’il avait traversées, presque désert. Entre 1670 et 1680, une partie de sa population s’était réfugiée sur la rive gauche du fleuve, l’autre partie y avait été transportée de force. Quelques années plus tard on essaya avec quelques succès d’y implanter de nouveau les organisations cosaques. Mais ce territoire redevint l’objet de litiges entre la Moscovie, la Pologne et la Turquie : il fallut l’évacuer encore une fois dans la deuxième décade du XVIIIe siècle.

XXV.
L’époque de Mazeppa.

Pendant que l’Ukraine de la rive droite avait à subir de si terribles catastrophes, la vie nationale venait se concentrer sur la rive gauche du Dniéper, dans l’Hetmanat, comme on l’avait surnommé, qui menait une existence beaucoup plus tranquille. Depuis l’insurrection contre la Moscovie en 1668, jusqu’à la catastrophe de 1708, dont nous parlerons plus loin, il n’y eut ici, dans cette période de 40 ans, aucune perturbation grave. On fit bien quelques petits coups d’état, à l’occasion du changement d’hetman, quelques menues insurrections, mais rien qui causât de grands changements dans la vie publique.