En même temps, Pierre ne cachait pas qu’il ne reculerait devant aucun changement radical en Ukraine, à condition qu’il favorisât ses projets. Ne voulut-il pas un jour donner ce pays au fameux Marlborough pour que ce dernier décidât l’Angleterre à entrer en guerre contre la Suède ? Ne voulut-il pas récompenser Mazeppa, en lui octroyant le titre de prince de l’empire romain ?
Il y avait de quoi jeter l’alarme dans les milieux ukrainiens dirigeants, mais Mazeppa, très prudent, ne risquait aucun pas qui pût le compromettre. A tout hasard, il entretenait en grand secret des relations avec le parti suédois, pour le cas où la victoire favoriserait le roi Charles XII, mais il avait soin de garder les apparences d’une grande loyauté envers son protecteur.
Les choses en étaient là, lorsque, tout à coup, dans l’automne de 1708, Charles décida de transporter le théâtre de ses opérations contre la Russie en Ukraine. Cela mit les autorités du pays dans un grand embarras. Les succès de Charles avaient beaucoup haussé sa réputation et il paraissait bien que le tzar ne pourrait l’emporter sur un tel adversaire. Était-il raisonnable de s’attacher à lui, d’autant plus que le régime moscovite s’était attiré une telle inimitié dans le pays qu’on ne pouvait douter qu’à la première victoire de Charles la population ne se soulevât contre la Moscovie et ses partisans ?
D’autre part, l’arrivée des Suédois réveillait de vieux souvenirs d’indépendance. Un demi-siècle auparavant, les patriotes ukrainiens avaient, comme nous l’avons vu, placé leurs espoirs dans le grand-père de ce même Charles qui venait aujourd’hui. Alors, les aspirations ukrainiennes n’avaient été déçues que par des circonstances défavorables. La Suède était le seul pays qui n’eût pas trahi leur cause : son abandon prématuré n’était pas venu d’un manque de bonne volonté. N’était-ce pas le devoir des fils et petits-fils de ceux qui étaient prêts à s’engager avec Charles X de tenter, avec l’aide de la Suède, de regagner leurs libertés ?
Les circonstances exigeaient une prompte décision : Mazeppa, sans avoir eu le temps de bien peser le pour et le contre, se décida à embrasser le parti de Charles XII, et vers la fin du mois d’octobre il arriva, avec le peu de troupes qu’il put ramasser, au quartier du roi de Suède.
On s’entendit sur les conditions d’alliance. On posa en principe que « l’Ukraine des deux rives du Dniéper avec l’armée zaporogue et le peuple petit-russien, devaient être pour toujours libres de toute domination étrangère ». Ni la Suède, ni toute autre puissance ne pouvait « soit comme prix de la délivrance, ou d’un protectorat, soit pour tout autre motif quelconque, prétendre à un droit de domination sur l’Ukraine et l’armée zaporogue, ou prétendre à une prérogative, ou à un droit de vassalité. Nul n’y doit lever des revenus ou tributs de quelque manière que ce soit. Nul ne peut lui reprendre ou occuper les places et forteresses obtenues de la Moscovie par les armes ou par les traités. L’intégrité des frontières, l’inviolabilité des libertés, droits et privilèges, doivent être respectées pour que l’Ukraine puisse en jouir sans aucune restriction[20]. »
[20] Ce sont ces principes qui furent incorporés deux ans plus tard dans la charte d’élection du successeur de Mazeppa. Voir plus bas.
Mais les hommes d’état ukrainiens s’aperçurent bientôt qu’ils s’étaient trompés dans leurs calculs.
D’abord, par trop de circonspection et voulant conserver jusqu’au bout sa liberté d’action, Mazeppa n’avait pas su préparer la population à ce brusque changement. Avant qu’elle en eût eu vent, le tzar avait pris ses précautions pour qu’elle ne pût pas suivre l’exemple de l’hetman. Ses troupes se trouvaient déjà sur le territoire ukrainien, terrorisaient le pays par des atrocités inouïes et massacraient sans pitié ceux qu’elles soupçonnaient d’avoir des inclinations pour le parti adverse. La plus grande partie des troupes ukrainiennes furent incorporées dans l’armée moscovite et durent y rester. La population, tombée sans défense entre les mains du gouvernement moscovite, fut obligée, bon gré mal gré, de se montrer loyale.
Les proclamations que Mazeppa et Charles lui adressaient, accusant la politique arbitraire et astucieuse de Moscou, ne lui arrivaient même pas, tandis que Pierre avait toute facilité de travailler l’opinion publique en sa faveur. Sur son ordre, le clergé prononça solennellement contre Mazeppa l’anathème, excommuniant ainsi l’hetman qui avait le plus mérité de l’église. Du reste, dans ses manifestes aux populations ukrainiennes, le tzar l’inculpait de crimes inouïs.