C’était un personnage assez étranger au monde ukrainien. Il était arrivé par des voies obscures et tortueuses ; il avait en fin de compte acheté l’hetmanat du prince Galitzine, le favori du moment de la régente moscovite. Mazeppa n’était pas populaire dans le peuple, qui le considérait comme une créature du tzar et des seigneurs, un véritable « liakh » polonais. Il ne le savait que trop et c’est peut-être à dessein qu’il se prit à jouer si ostensiblement au mécène des arts, au patron de l’église. Aucun hetman, avant ou après lui, ne s’est montré aussi libéral. Il faisait des cadeaux aux cathédrales et aux monastères célèbres, bâtissait des églises, leur donnait de saintes icônes, des ornements somptueux, des vases précieux, pour montrer à tous les regards et implanter dans la mémoire du peuple son dévouement à l’église et aux idées nationales.

C’est pourquoi, même après que l’église, qu’il avait si généreusement comblée, eut été obligée, par ordre du tzar, de prononcer solennellement contre lui l’anathème et d’en faire disparaître tout souvenir, l’Ukraine n’en était pas moins pleine de Mazeppa, des témoignages de sa munificence envers l’église ; il restait intimement lié avec tout ce qui constituait alors le trésor intellectuel national.

Deux des monastères les plus populaires de Kiev, celui des cavernes et celui de Saint-Nicolas, lui doivent des bâtiments qui en sont restés l’ornement. Pour la vieille confrérie de cette ville, il bâtit une église et édifia la maison de l’Académie. Cette école supérieure ukrainienne reçut alors sa dénomination officielle « d’Académie » du gouvernement moscovite, qui depuis longtemps, il est vrai, songeait à l’abolir, mais qui, sur instances de Mazeppa, lui octroya quelques privilèges. La corporation de ce collège fit souvent appel à la générosité de l’hetman, qu’elle qualifiait de patron et de protecteur.

Les manifestations de l’activité intellectuelle ukrainienne à cette époque présentent des traits intéressants ; il faut la louer surtout d’avoir puisé à pleines mains dans le fond populaire, en même temps qu’elle se répandait dans les masses. Les influences de l’Europe Occidentale — l’Italie, l’Allemagne, la Flandre — s’unifient alors une fois de plus aux anciennes traditions byzantines pieusement conservées par l’église et la littérature, qui se trouvent rafraîchies et régénérées par le courant de la Renaissance. On se plut à évoquer la mémoire des fondateurs et des protecteurs des trésors sacrés de la nation, on vanta les cosaques comme les héritiers directs et les continuateurs de la gloire et des œuvres des princes kiéviens.

Dans une grande mesure se faisaient également sentir les apports de l’Orient, qui arrivaient par la Moldavie, la Turquie, la Crimée, par les colonies arméniennes et les vives relations avec les monastères des Balkans. Ils se manifestent surtout dans l’art décoratif, tandis que dans l’architecture dominent les influences occidentales. (Il est, par exemple, intéressant de noter cette variante ukrainienne du baroque italien, qui a laissé des traces même dans les constructions religieuses en bois du peuple de l’Ukraine.) Il faudrait encore mentionner l’art graphique, la gravure et la typographie.

La littérature se nourrit largement des luttes héroïques pour la libération nationale, des exploits de cosaques et avant tout de Bohdan Chmelnytsky. Ce sont des récits d’histoire, des mémoires et des œuvres poétiques. A cette époque se crée un nouveau style épique, ce que l’on a appelé les « douma », espèces de récitatifs pathétiques et rythmés. On verse dans ce moule d’anciens motifs poétiques sur les cosaques, et, en particulier, se forme le cycle des guerres de Chmelnytsky. Ces « douma » ont une haute valeur poétique, mais, n’ayant pas été fixées à l’époque par l’imprimerie, les folkloristes durent les recueillir plus tard de la bouche des bardes populaires ou « kobzar ».

C’est alors que la poésie lyrique populaire acquiert les caractères qui lui sont restés jusqu’à nos jours et que la musique ukrainienne s’enrichit des dons de l’occident, qu’elle s’appropriera originalement et à qui elle donnera une diversité extraordinaire.

La civilisation moscovite était encore bien peu avancée et ne pouvait influencer l’Ukraine. Elle n’y prétendait pas d’ailleurs, quoique la censure ecclésiastique se fût mise à fonctionner dès que le métropolite de Kiev se fut soumis au patriarche de Moscou. Au contraire, dès le milieu du XVIIe siècle, ce sont des membres du clergé ukrainien, qui jouent en Moscovie le rôle d’éducateurs et de flambeaux intellectuels.

XXVI.
L’alliance avec la Suède et l’intervention turque.

La tranquillité plus ou moins profonde de la vie ukrainienne, son évolution sociale et politique furent troublées par le tourbillon soulevé par l’énergique activité de Pierre le Grand, qui, vers 1690, prit en main le pouvoir. Soit qu’il fît la guerre, soit qu’il tramât d’autres projets, toujours il puisait sans compter dans les ressources de l’Ukraine ; il lui prenait ses forces vives ou ses richesses économiques, sans avoir égard à la vieille pratique de l’autonomie, sans tenir compte des moyens de la population. Les cosaques eurent à supporter les fatigues de ses guerres contre la Turquie, puis contre la Suède et contre le parti suédois en Pologne. Il les envoyait travailler à bâtir les forteresses, où ils avaient à subir les mauvais traitements des chefs moscovites. Il n’est pas étonnant qu’une irritation profonde s’emparât de la population, tant contre le gouvernement du tzar que contre les autorités ukrainiennes, qui, pleines de complaisance pour Moscou, ne savaient la protéger contre ses exigences.