Dans le courant du XVIIIe siècle, la littérature lyrique et dramatique prend un nouvel essor. Les œuvres trouvent une large diffusion dans les masses, où elles se conservent dans la mémoire du peuple ou dans les répertoires des chanteurs ambulants. Un drame de Noël, appelé « Vertèpe » (la grotte, où est né le Christ, qui formait le décor de la scène), joué d’abord dans les écoles, se répandit, avec ses chants et ses vers humoristiques, dans toute l’Ukraine et s’y est conservé jusqu’à nos jours. Ses parties profanes tirent leur origine des intermèdes joyeux dont on entrelardait dans les écoles les drames religieux, et qui donnèrent aussi naissance à la comédie légère de la renaissance ukrainienne. Nous possédons encore des vers travestis dans le ton des drames de Pâques, qui servirent de modèle aux parodies postérieures. Les auteurs de ces pièces, qui sortirent presque toutes de l’académie de Kiev, comme M. Dovhalevsky, qui vivait dans la première moitié du XVIIIe siècle et plus tard G. Konisky, étaient célèbres à l’époque. Ces œuvres, n’ayant jamais eu l’honneur de la presse, ne nous sont arrivées qu’à l’état fragmentaire, quoique nous sachions qu’elles étaient fort estimées et pieusement copiées à la main par les patriotes ukrainiens. Il nous est resté une lettre d’un des représentants de l’aristocratie ukrainienne, le général Lobyssevytch, adressée dans les dernières années du siècle à l’archevêque G. Konisky, le priant de lui envoyer une copie des intermèdes de Kiev ; la valeur littéraire de ces sortes d’ouvrages y est hautement appréciée et en général on y trouve les reflets d’une sincère sympathie pour tout ce qui est ukrainien.
Et c’était là la supériorité de l’Ukraine Orientale sur l’Ukraine Occidentale, que dans ce pays, sous le vernis d’une russification extérieure, il s’était conservé une classe bourgeoise et même une aristocratie, qui, pour si profondément qu’elle se fût détachée des masses populaires, n’en conservait pas moins de l’intérêt pour leurs traditions et se montrerait prête à soutenir les premiers pas de la renaissance nationale.
XXXII.
La renaissance se prépare.
L’Ukraine Occidentale si profondément déchue, si atrocement dénationalisée doit sa résurrection aux évènements qui remplirent la fin du XVIIIe siècle. Le partage et la fin de la Pologne firent tomber les chaînes qui étreignaient sa vie nationale et mirent fin à une situation qui semblait devoir être sans issue.
Le premier partage, opéré en 1772, réunit à l’Autriche toute la Galicie Orientale et quelques terres contiguës du pays de Kholm, de la Volhynie et de la Podolie, « en vertu des droits historiques » que les rois de Hongrie avaient anciennement sur la Galicie. En 1774, l’Autriche consolida ses nouvelles possessions, en occupant la Moldavie septentrionale, qui prit plus tard le nom de principauté de Bukovine, afin de relier directement la Galicie Orientale à la Transylvanie. A la suite du deuxième partage, en 1793, la Russie s’incorpora la Kiévie, la Volhynie et la Podolie. Elle profita du troisième partage pour s’emparer des terres ukrainiennes et blanc-russiennes, qui restaient encore à la Pologne. Le congrès de Vienne de 1815, procéda à une nouvelle répartition entre la Prusse, l’Autriche et la Russie, consacrant un état de choses, qui a duré jusqu’à la récente guerre mondiale.
Dans les pays incorporés à la Russie, il ne s’en suivit aucune amélioration de la vie nationale ukrainienne. Au contraire, l’asservissement des masses par la noblesse polonaise ne fit qu’augmenter, parce que les droits et prétentions des grands propriétaires fonciers trouvèrent désormais un appui efficace dans la bureaucratie policière et solidement organisée de la Russie de Catherine II et de ses successeurs. A côté du propriétaire foncier se trouve maintenant l’agent de police russe, à sa solde. Toute opposition, la moindre apparence d’une revendication sociale est punie impitoyablement. Le gouvernement russe n’entend prêter la main à aucun progrès national ou religieux, qui gênerait les maîtres polonais : le régime foncier seigneurial est regardé comme le premier fondement de l’état et, à ce point de vue, on ne peut faire de différence entre les privilégiés, qu’ils soient russes ou polonais.
Quelle sympathie pouvaient d’ailleurs attendre les ukrainiens de la part de Moscou ? Le rite orthodoxe, qui chassa de nouveau les doctrines uniates, était complètement russe, de sorte que ce dernier retranchement, où la polonisation n’avait pu définitivement prendre pied, fut également perdu pour les patriotes. Les séminaires ecclésiastiques étaient entièrement russifiés, les sermons se faisaient en russe, les textes slavons du rituel devaient être prononcés à la manière de Moscou et non plus à celle de Kiev. On en arriva même à défendre de construire des églises dans le style traditionnel ukrainien.
Au contraire le passage sous la domination autrichienne, pour les pays qui échurent aux Habsbourg, fut le signal de la renaissance. Non pas que ces derniers s’intéressassent aux aspirations nationales des Ukrainiens. Elles reçurent par la suite une teinte par trop radicalement démocratique pour n’être pas diamétralement opposées aux idées qui dominaient à Vienne. Mais déjà, dans les vingt-cinq premières années de l’incorporation, la politique habile de Marie-Thérèse et de Joseph II sut se servir des aspirations ukrainiennes, pour mettre un frein aux ambitions russes et polonaises, dès que ces dernières paraissaient dangereuses.
Avant même que la Galicie eût été incorporée à l’Autriche, on se souvient que le gouvernement de Marie-Thérèse s’était inquiété du mouvement qui s’était manifesté contre l’union des églises dans le pays de Marmaros. On en trouva l’origine dans l’ignorance des masses et du clergé uniate : les gens n’auraient pas remarqué qu’on les soumettait à l’union, puisque les cérémonies du culte étaient restées les mêmes, mais dès qu’ils en auraient eu connaissance, ils auraient exigé de retourner à la vieille foi et appelèrent des prêtres orthodoxes. Cependant les rapports révélaient des détails peu rassurants pour Vienne : à l’agitation religieuse s’étaient jointes ici comme dans les pays ukrainiens de la Pologne, des espérances en certains « souverains de l’est », qui auraient promis aux orthodoxes leur protection et l’affranchissement du servage.
Pour parer au retour de pareilles intrigues, on jugea bon d’améliorer la situation de l’église uniate, de relever le niveau intellectuel et moral de son clergé, de propager l’instruction et d’apporter quelques soulagements à la détresse de la population, afin de l’attacher au régime. Le diocèse de Mounkatch fut rendu indépendant de l’évêque catholique dont il avait jusque-là dépendu, on fonda une école secondaire dans la ville de ce nom pour les candidats au sacerdoce et les revenus du clergé uniate furent augmentés.