Les écoles ukrainiennes sont, du reste, en décadence, après avoir pris un caractère purement théologique. La vieille académie de Kiev, ce flambeau national, a vu passer, dans la première moitié du XVIIIe siècle, la dernière période brillante, où son éclat attirait plus de mille étudiants autour de ses chaires. Ses rejetons, les collèges, qu’elle avait fondés dans les autres centres importants de l’Ukraine, dégénèrent en séminaires ecclésiastiques. La population avait bien demandé que l’on transformât la vieille alma mater en université et que l’on fondât une autre de ces institutions à Batourin, l’ancienne capitale de l’Hetmanat, mais le gouvernement russe s’y était refusé. Il préférait que les jeunes ukrainiens se rendissent à Pétersbourg ou à Moscou, pour s’y russifier plus radicalement.

La noblesse cosaque se montrait, d’ailleurs, très accessible de ce côté, comme l’avait été l’aristocratie ukrainienne du XVIe siècle aux influences polonaises. Elle s’efforçait de s’accommoder aux exigences de Moscou et, puisque l’autonomie disparaissait, de s’assurer une carrière dans la hiérarchie de l’empire, tâchant même de dissimuler autant que possible les liens qui la rattachaient aux masses cosaques, d’où elle était si récemment sortie et dont elle s’était séparée de fait, mais non complètement en droit. Son ambition la plus chère était de devenir légalement une classe privilégiée, jouissant des mêmes droits que l’aristocratie russe et, pour y arriver, elle sacrifiait tout à ses desseins. Elle faisait parade de raffinement, rattachait volontiers sa généalogie à des familles étrangères et surtout polonaises, envoyait ses enfants étudier en Allemagne ou en Pologne, abandonnait les mœurs nationales et le costume, pour adopter les usages européens, elle délaissait la langue populaire, en un mot, le procédé de désertion nationale s’accomplissait comme deux siècles auparavant.

Cependant son apostasie ne fut pas si complète, ni si irrévocable qu’autrefois.

Il faut noter que la noblesse ukrainienne, tout en se pliant aux exigences du gouvernement russe, en adoptant les mœurs et la langue des Grands-Russiens, ne cessait pas de regarder ces derniers comme un peuple distinct et culturellement inférieur. On remarque ce sentiment d’une distinction et même d’éloignement dès les débuts de la symbiose politique entre les deux peuples, au milieu du XVIIe siècle. Certains facteurs communs de leurs civilisations, comme, par exemple, l’héritage auquel ils prétendaient tous deux du royaume de Kiev, ne faisaient que souligner les différences de leurs physionomies ethniques, les contrastes de leurs traditions.

Le peuple ukrainien ressentit si vivement l’âpreté, l’agressivité, l’autoritarisme des Grands-Russiens qu’il dut capituler devant eux, mais il garda la conscience, qu’il cédait à une force brutale, barbare et intellectuellement inférieure. Il y avait en Moscovie des choses qui lui était si étrangères, et qui lui semblaient aussi atroces qu’incompréhensibles. C’étaient, pour n’en nommer que quelques-unes, le despotisme du tzar, le servilisme général qui faisait ramper tout le monde devant lui, le manque de dignité personnelle, les mœurs grossières, une législation inhumaine et un système pénal d’une cruauté inconcevable.

Il est arrivé jusqu’à nous des échos de l’opinion publique, lorsque déjà à l’époque de Vyhovsky les gens s’émouvaient à la perspective de tomber sous la férule de la Moscovie : on racontait avec frayeur que l’on exilerait une partie de la population dans les pays moscovites et que ceux, qui resteraient en Ukraine, seraient forcés de s’habiller à la moscovite, qu’on leur enverrait des popes grands-russiens et toutes sortes de bruits à l’avenant. Être banni en Moscovie ou en Sibérie, comme le pratiquait souvent le gouvernement russe, c’était la pire menace qui fût suspendue sur un ukrainien. Même plus tard, lorsqu’on eut commencé à visiter les centres russes de son propre gré, soit pour faire carrière, soit pour compléter son éducation ou gagner sa vie — la politique centralisatrice russe était arrivée à ses fins — il semblait que ce fût comme un exil dans un pays inhospitalier, au milieu d’une population hostile et barbare.

Quoique l’autonomie de l’Ukraine eût été complètement abolie, il restait cependant la conscience d’une distinction, un patriotisme ukrainien sinon politique du moins géographique et intellectuel. Le général gouverneur Roumiantseff avait constaté avec dépit que, malgré leurs dehors européanisés, la langue russe et leur docilité politique, quoiqu’ils aient cultivé les sciences et séjourné à l’étranger, ses administrés ukrainiens restaient toujours des « cosaques », gardaient toujours au cœur un amour ardent pour « leur propre nation » et « la douce patrie », comme ils appelaient l’Ukraine.

« Cette poignée de gens », continue Roumiantseff dans ses lettres à la tzarine, « n’a rien d’autre à la bouche que c’est eux qui sont les meilleurs de l’univers, qu’il n’y a personne de plus fort qu’eux, de plus brave qu’eux, de plus intelligent qu’eux ; qu’il n’existe nulle part rien de bon, d’utile, de vraiment libre qui puisse leur servir d’exemple et que tout ce qui sort de chez eux est le meilleur. » Il va de soi que toutes ces louanges que s’adressaient les Ukrainiens avaient leur complément dans le profond mépris qu’ils avaient pour tout ce qui était moscovite.

Et cependant, en comparant si avantageusement l’Ukraine à la Moscovie, ils n’avaient pas tout-à-fait tort. Malgré tous les efforts du gouvernement russe, pour européaniser ses sujets, il n’en était pas arrivé si loin pour que, alors comme cent ans auparavant, la vie ukrainienne ne se distinguât pas par son éducation, son humanisme, sa civilisation plus avancée, aussi bien que par sa simplicité et son démocratisme. On pourrait trouver la clef de cette aversion qui irrite si fort Roumiantseff, dans les œuvres et la vie du philosophe moraliste Hrihory (Grégoire) Skovoroda, l’écrivain le plus populaire à cette époque en Ukraine. Et si l’on ajoute que les avantages positifs de la vie nationale, comme par exemple l’expansion de l’instruction populaire, la hiérarchie ecclésiastique basée sur le système électoral, le régime démocratique, disparaissaient sous la pression russe, on pardonnera aux patriotes ukrainiens l’amertume de leur ton et l’éclat de leurs invectives.

Ce patriotisme sincère et quelquefois ardent était le gage sûr de la renaissance politique. Chassée de la scène officielle, la civilisation ukrainienne continue de se développer dans la vie privée. La production littéraire en langue populaire ne cesse pas. Au contraire : puisque la langue officielle et littéraire, mélangée de slavon et de polonais, est étouffée par la censure, le simple parler populaire n’en acquiert que plus d’importance pour exprimer les sentiments intimes, surtout dans la forme poétique.