Nous ne devons pas manquer de remarquer que le trait saillant de ces soulèvements fut qu’ils eurent, entre autres caractères, celui de luttes religieuses, pour la défense du rite orthodoxe contre l’introduction forcée de l’union, que les seigneurs et les autorités polonaises s’efforçaient de faire passer dans la pratique sur la rive droite du Dniéper. C’est pourquoi les moines des monastères orthodoxes peuvent être regardés en partie comme les instigateurs et parfois les organisateurs des haïdamaks, qui, quelques autres motifs qu’ils pussent avoir, contribuaient surtout à augmenter la force de résistance des populations ukrainiennes contre l’oppression et les violences des catholiques. Melchisédech Znatchko-Iavorsky, supérieur du monastère de Sainte Matrone, est considéré comme le principal instigateur de l’insurrection de 1768. Le grand poète ukrainien, Chevtchenko, né lui-même dans le pays où s’étaient passés ces évènements, nous l’a dépeint dans ce rôle, en se servant de la tradition orale populaire, recueillie sur place, dans son poème célèbre « Haïdamaky » (1841). Un des principaux épisodes relate la mort d’un marguillier de Mliev : il fut brûlé vif par les Polonais, pour avoir exécuté l’arrêt de la commune, qui se refusait d’accepter pour pasteur un prêtre uniate (1766). Les orthodoxes de son temps lui décernèrent la gloire et la couronne du martyre.

XXXI.
Dépérissement de la vie nationale dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Par suite des évènements que nous venons brièvement de rapporter, la vie nationale du peuple ukrainien tomba, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans un extrême dépérissement. Sa force de résistance est brisée, elle disparaît complètement de la scène politique. Cet intervalle d’assoupissement, de suppression d’activité extérieure a fourni des armes à ceux qui affirment que le peuple ukrainien n’existe pas et qu’il n’a jamais existé, qu’il n’y a dans ce mouvement qu’une lutte religieuse, des aspirations sociales, mais aucune apparence de nationalité.

En réalité l’âme du peuple ukrainien n’était point morte, son activité se manifestait aux points de contact où la hiérarchie ecclésiastique et l’école plongeaient leurs racines dans le peuple. Plus tard elle commencera à vibrer dans des cercles intellectuels de plus en plus élevés, elle se raffermira et prendra conscience d’elle-même. Mais, tous les heureux usurpateurs, qui s’étaient enrichis des ruines de l’Ukraine et qui les cachaient aux yeux du monde sous les brillantes apparences de leur splendeur repue, s’efforçaient d’étouffer toute lueur de renaissance. Et quand ils sentirent circuler la vie dans le grand corps engourdi, ils nièrent effrontément qu’il y eût un peuple ukrainien, une civilisation ukrainienne. Cela « n’avait jamais existé, n’existait pas et ne pouvait exister », comme le dira plus tard (1863), en une formule lapidaire, un ministre russe.

En Ukraine occidentale et jusqu’au Dniéper, si l’on excepte une étroite zone le long du fleuve et, bien entendu, dans les territoires ukrainiens par delà les Carpathes, on polonisa à outrance. La capitulation de la population ukrainienne dans la question de l’union, c’est-à-dire, dans ce qu’elle avait de plus cher et de plus nationalement à elle, en fut le résultat le plus clair, témoignant à quel degré d’inertie elle en était venue. Cette défaite ne fut pas sans causer, pour un temps, une désorganisation et une démoralisation profonde. Le compromis était si pénible que d’abord on ne put trouver pour remplir les postes de l’église, ce qui équivalait alors à la direction de presque toute la vie intellectuelle, que des renégats, des gens tarés et sans scrupules. Il fallut qu’il s’écoulât plusieurs décades jusqu’à ce que des générations nouvelles parussent, pour lesquelles l’église uniate n’était plus un compromis, mais avait définitivement passé dans le sang de la nation, de sorte que l’on pouvait s’en servir pour réorganiser la vie nationale en Ukraine occidentale.

Les Polonais commirent d’ailleurs une lourde erreur : les promesses qu’ils avaient prodiguées pour gagner les orthodoxes à l’union, ils se gardèrent bien de les tenir. Notamment ils n’accordèrent pas des droits égaux à ceux du clergé catholique aux prêtres uniates, ne considérant cette église que comme une religion inférieure, une étape de transition, pour arriver au catholicisme. Les intérêts nationaux et économiques s’en mêlant, on ne fit rien pour améliorer leur condition sociale, beaucoup de prêtres restèrent soumis au servage et leurs fils y étaient condamnés, à moins qu’ils ne se vouassent au sacerdoce. Les catholiques firent tout leur possible, pour détourner les uniates de leur rite, qu’ils traitaient avec mépris comme quelque chose d’à demi schismatique. Cette façon d’agir ne pouvait manquer d’amener finalement une vive opposition contre le catholicisme et le régime polonais : le clergé uniate se ligua avec les masses populaires ukrainiennes et parvint à se les attacher aussi fortement que l’avait fait autrefois l’église orthodoxe.

Mais, avant que ce processus se fût définitivement accompli en Ukraine occidentale, il fallut traverser une période de marasme national, dans laquelle les anciennes traditions semblaient devoir périr. Toutes les hautes dignités dans l’église uniate furent confiées à des gens plus ou moins étrangers et même à des Polonais. Le clergé régulier — les « Basiliens » ou moines de l’ordre de Saint Basile le Grand — qui représentait la classe la plus avancée intellectuellement, céda surtout à la polonisation. L’école nationale disparut : les prêtres souvent ne savaient pas lire en slavon, de sorte que dans le monastère de Potchaïv, qui était un des plus grands centres intellectuels du pays à cette époque, on publiait pour eux les livres du culte en caractères latins avec interprétations des mots slaves en langue polonaise.

La production littéraire se tarit : on ne publiait presque rien hors les livres nécessaires au service divin. La plus importante acquisition de l’époque, c’est un recueil de cantiques et de poésies religieuses, imprimé dans ce même monastère de Potchaïv en 1790, sous le titre de « Bohohlasnik » (Voix religieuses). Cette publication avait pour objet de lutter contre les chansons profanes. Elle obtint plus de succès qu’elle ne méritait : beaucoup des pièces qu’elle contenait devinrent la propriété des plus larges masses du peuple. Ce recueil présente, d’ailleurs, un grand intérêt littéraire à cause des échantillons de la poésie du temps qu’il nous a conservés. Nous y découvrons même dans des acrostiches les noms des auteurs, qui seraient autrement demeurés inconnus. De plus, il existait beaucoup d’autres recueils manuscrits, où étaient rassemblés non seulement des poèmes religieux, mais encore de nombreux spécimens de cette poésie lyrique, satirique et érotique, et qui circulèrent encore longtemps en dépit du « Bohohlasnik ». Mais ils ne furent pas jugés dignes d’être imprimés et n’eurent par conséquent pas d’influence bien marquée sur le mouvement littéraire.

En Ukraine orientale, c’est un tableau semblable qui se présente à nous, mais avec des touches un peu moins sombres. Ici les luttes héroïques pour la liberté étaient trop récentes pour que se soit effacé dans la mémoire du peuple le souvenir des droits foulés aux pieds et anéantis par le gouvernement russe. Sans doute la vie nationale cesse de se manifester sur la scène officielle, mais l’énergie du peuple n’est pas brisée.

A la suite du décret de prohibition, ci-dessus mentionné, on ne publie plus de livres en langue ukrainienne. Dans l’administration, dans l’église et dans l’école cette vieille langue littéraire est remplacée par le russe.