Néanmoins, au XVIIIe siècle, la partie occidentale de l’Ukraine des Carpathes pouvait être considérée comme complètement soumise à l’union. Seule la partie orientale (les comitats d’Ougotcha et de Marmaros) résistait encore, parce qu’elle subissait les influences venues de la voisine Moldavie, pays orthodoxe et dont la partie septentrionale, connue plus tard sous le nom de Bukovine, était peuplée d’Ukrainiens. Jusqu’en 1735, il y eut dans ces comitats un épiscopat et plus tard encore des prêtres orthodoxes, ordonnés par les évêques moldaves ou serbes. En 1760, il se déchaîna là dans la population ukrainienne et roumaine un mouvement contre l’union, assez sérieux pour inquiéter le gouvernement autrichien de Marie-Thérèse.

Mais la lutte religieuse et nationale acquit sa plus grande intensité sur la rive droite du Dniéper, par suite de la façon dont ces pays avaient été repeuplés.

En exécution du traité avec la Pologne, le gouvernement russe, vers 1714, ramena au delà du fleuve l’armée restituée des cosaques, aussi bien que la population civile, de sorte que la rive droite du Dniéper et le bassin du Bog redevinrent le champ de l’expansion religieuse et nationale de la Pologne. Les descendants des familles polonaises qui avaient dû quitter ce pays à l’époque de Chmelnytsky, y revinrent maintenant, ou bien y envoyèrent leurs agents, pour organiser les villes et les villages, où ils attiraient les colons des contrées plus densément peuplées. Comme 150 ans auparavant, commencèrent à y affluer des multitudes de fugitifs de la Polissie, de la Volhynie et de la Galicie, se flattant d’y trouver la liberté, et dans moins de vingt ans ces espaces dévastés se couvrirent de fermes et de villages, au milieu desquels se bâtirent les villes, les résidences des seigneurs, les églises et les monastères catholiques.

Lorsque la colonisation fut devenue assez dense, la noblesse recommença à exploiter la population, en lui imposant de lourdes redevances et de pénibles corvées, et aussi, comme 150 ans auparavant, l’exaspération éclata contre l’oppression, contre les privilèges et la domination polonaise. Le souvenir de l’organisation cosaque, des insurrections populaires et de la liberté, n’était pas encore éteint et l’on brûlait de les faire revivre. Cependant le gouvernement polonais, instruit par de si cruelles expériences, s’était bien gardé de rétablir les anciennes organisations cosaques, de sorte qu’il n’y avait pas de cadre qui pût coordonner et régulariser le mouvement populaire. Mais à chaque fois que des cosaques ou des soldats russes paraissaient dans le pays, ils étaient sûrs d’y trouver l’aide et la sympathie de la population et l’insurrection était déclenchée.

Ces mouvements, qui se réduisaient souvent aux exploits de bandes, composées moitié de pillards, moitié de rebelles, comme celles qui ne cessèrent sous la domination polonaise de parcourir l’Ukraine occidentale pendant près d’un siècle, trouvaient ici un terrain plus favorable, prenaient des proportions plus considérables et s’enflaient jusqu’à donner lieu à ces sortes de guerres populaires, qui ont rendu célèbre le nom des haïdamaks[22].

[22] Mot turc qui désignait ceux qui participaient à ces expéditions.

La Sitche Zaporogue, dès l’instant qu’elle se fut réinstallée sur son ancien territoire, devint le foyer principal de la rébellion.

En 1735, lorsque, par suite de l’interrègne en Pologne, les troupes russes entrèrent dans ce pays, on s’imagina dans le peuple que l’Ukraine de la rive droite allait être réunie avec l’Ukraine de la rive gauche et que les seigneurs seraient chassés. Il n’en fallut pas davantage pour faire éclater une insurrection, qui fut d’ailleurs réprimée par ces mêmes troupes russes, saluées en libératrices, mais qui, après avoir replacé Auguste III sur le trône, s’empressèrent, à la demande de ce dernier, de tourner leurs armes contre les Ukrainiens.

Cela se répéta encore, mais sur une plus grande échelle, en 1768, lorsque, sur la demande du gouvernement polonais, les Russes franchirent de nouveau le Dniéper pour mettre à la raison les seigneurs révoltés. De nouveau les Ukrainiens se figurèrent que l’armée russe était envoyée pour les délivrer du joug des Polonais et il courait de bouche en bouche que la tzarine avait, par « un manifeste d’or », fait appel à la population, afin qu’elle exterminât les polonais et les juifs, à cause des torts qu’ils avaient causés à la religion orthodoxe.

A la tête du mouvement des « kolyi » était un cosaque zaporogue du nom de Maxime Zalizniak. Le point culminant de l’entreprise fut la prise d’Oumane, place des mieux fortifiées, dans les remparts de laquelle s’étaient réfugiés une multitude de polonais et d’israélites. Un centurion de la garde du magnat polonais, Ivan Honta, passa aux insurgés, devint un de leurs chefs et ce fut grâce à lui que Oumane fut prise. Quelques autres villes et forteresses, toutes pleines de fuyards, furent également détruites. Ces succès furent de courte durée : les troupes russes, revenant de châtier les seigneurs polonais, ne tardèrent pas à défaire les rebelles. Leurs chefs furent faits prisonniers et jetés en prison, tandis que les simples partisans furent livrés à des cours martiales, qui employèrent sans pitié les tortures et la mort, pour enlever à la population l’envie de recommencer. Cependant ce ne fut pas la terreur, mais l’anéantissement, quelques années après, de la Sitche zaporogue qui mit fin à ces insurrections en masse.