La confrérie de Léopol nous offre un exemple de ce dépérissement. Elle fonctionne encore, mais dans un cadre toujours plus restreint. L’école, qui avait été son principal ornement, cesse tout à fait vers le milieu du siècle. Sa contribution à l’éducation publique se borne à imprimer quelques livres, pour la plupart des livres religieux, qu’elle débite dans tout le pays. C’est pour elle une source de revenus, aussi tient-elle à en conserver le monopole. Mais dès lors Kiev était redevenu le foyer de la vie ukrainienne, et l’occident ressentait profondément tout ce qui le séparait de cette ville.

Ce fut le cas lorsque le territoire ukrainien se trouva scindé par suite de la paix conclue entre la Pologne et la Moscovie. Cette dernière trahissait ses coréligionnaires, elle les livrait malgré leurs protestations et leur colère, pieds et poing liés, à la Pologne. Plus tard, la mise de l’archevêché sous la suffragance du patriarche de Moscou, à l’encontre des vœux de la population ukrainienne, rompit presque les rapports ecclésiastiques et intellectuels. Les Polonais en profitèrent pour introduire dans le pays l’union des églises. A partir de ce moment, l’Ukraine occidentale et l’Ukraine orientale suivent des chemins différents ; celle-ci cède de plus en plus aux influences russes, l’autre va se polonisant.

Quoique le pays n’ait pas accepté l’union de Brest-Litovsk, la Pologne continua obstinément à vouloir catholiser l’église orthodoxe en Ukraine occidentale. Les édits de tolérance de 1632 avaient, il est vrai, reconnu l’existence légale de cette église à côté de l’église uniate, mais le gouvernement n’était point satisfait. En 1676, la diète polonaise défendit sous peine de mort aux personnes appartenant au rite orthodoxe de se rendre à l’étranger ou respectivement d’entrer dans le pays, d’entretenir aucune relation avec les patriarches de leur église et de soumettre à leur jugement leurs affaires religieuses.

L’évêque de Léopol, Joseph Choumlansky, un ancien uniate, qui n’avait adopté l’orthodoxie que pour obtenir son diocèse, se chargea, avec d’autres candidats à l’épiscopat (J. Vynnytsky, V. Cheptytsky) d’aider le gouvernement à soumettre la population orthodoxe à l’union et de l’isoler de toutes influences étrangères. On s’empressa de l’investir de la fonction de métropolite pour tout le territoire polonais et on ne distribua plus de postes ecclésiastiques que sur la recommandation de Choumlansky et de son entourage à des adhérents de l’union. On imposa encore d’autres restrictions aux orthodoxes, par exemple on leur interdit, de par la loi, d’occuper des fonctions municipales.

Par ses agissements cauteleux Choumlansky parvint à affaiblir à un tel point l’élément orthodoxe qu’il ne craignit plus de jeter le masque et de se déclarer ouvertement avec ses collaborateurs pour les uniates. L’édit d’union fut proclamé dans le diocèse de Peremychl et quelques années plus tard (1700) dans celui de Léopol. Choumlansky dut s’emparer de force de l’église de la confrérie. Les confrères eurent beau protester, il les força de capituler ayant établi provisoirement pour leur faire concurrence une imprimerie dans le but de les évincer du commerce des livres religieux (1708).

Quelques années après ce fut le tour du diocèse de Loutsk de tomber dans les mains des uniates, qui imposèrent leur église à la population. Dans le cours de la première moitié du XVIIIe siècle, toute l’Ukraine occidentale qui se trouvait sous la domination polonaise fut, presque sans exception, soumise à l’union.

Déjà dans le même temps on l’introduisit au delà des Carpathes, puisque ces pays dépendaient du diocèse de Peremychl. Ils avaient vécu, au XVIe et XVIIe siècles, dans une liaison spirituelle étroite avec la Galicie, vivant de sa civilisation et de sa littérature, comme le prouvent les documents de l’époque. L’échange de population entre les deux pays était resté assez actif.

Cette Ukraine d’au delà des Carpathes, coupée de profondes et nombreuses vallées, dont les rivières coulent vers le sud, avait une population que la configuration du sol reliait aux centres méridionaux magyares, roumains ou slovaques, au lieu de l’unir et de favoriser la formation de centres intellectuels qui lui fussent propres. Deux monastères célèbres concentraient la vie religieuse : Saint Nicolas de Mounkatch et Saint Michel de Hrouchev dans le district de Marmaros. On donnait comme fondateur au premier le prince Théodore Koriatovitch. Ce neveu d’Olguerd, expulsé de la Podolie par Vitovte (1394), avait obtenu l’administration du district de Mounkatch et puis était devenu gouverneur de Bereg. Dans les cervelles de ces montagnards ukrainiens, habitants d’une contrée pauvre en évènements et en personnalités historiques, il se forma plus tard une légende qui attribuait toutes sortes de choses à ce personnage d’importance. La colonisation ukrainienne même, quoique bien antérieure à son époque, aurait été établie par lui au delà des Carpathes. C’est lui qui aurait fondé une partie des institutions nationales, entre autres le monastère de Mounkatch.

Dans ce monastère on trouve des évêques indépendants dès le XVe siècle, mais le diocèse ne fut organisé que beaucoup plus tard. Les paroisses faisaient partie du ressort de l’évêché de Peremychl. La population, du reste, dépourvue de tous moyens d’instruction, avait continué de croupir dans l’ignorance et était fort peu au courant des subtilités religieuses. Il semblait donc qu’il serait facile de la gagner à l’union. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, sur le désir d’un des seigneurs locaux (un magyar bien entendu, car ici les Ukraines n’avaient point d’aristocratie), l’évêque de Peremychl fit proclamer l’union par le clergé qui dépendait de lui. Mais les populations tenaient extrêmement au rite orthodoxe : n’était-ce pas par là que se manifestait leur âme commune ? N’était-ce pas la marque de leur nationalité ? Une véritable insurrection éclata ; les paysans, armés de fourches et de bâtons, chassèrent les uniates et ainsi ce premier assaut contre leurs croyances fut repoussé.

Mais le premier pas était fait. Les seigneurs et le clergé catholique, loin de se tenir pour battus, employèrent toute leur habileté à gagner les évêques et les prêtres locaux à l’union, en leur promettant des droits égaux à ceux des prêtres catholiques et l’affranchissement du servage, auquel les membres du clergé orthodoxe étaient soumis, comme en Hongrie et assez souvent même en Galicie. Dès 1649, ce genre de propagande avait fait de nombreux prosélytes et cette même année l’union pouvait être proclamée formellement à Oujhorod. La résistance des populations était cependant loin d’être vaincue ; ce ne fut que vers 1680, lorsque l’administration autrichienne eut pris solidement pied dans la Hongrie orientale, que l’union put se propager assez rapidement dans les comitats de Bereg, d’Uzhorod (Oujhorod) et de Zemplin. A dire vrai, ce ne fut pas tant par la persuasion qu’elle fit des progrès que par la pression exercée par les fonctionnaires autrichiens, les peines édictées contre les relaps, sans mentionner l’usage fréquent de la force armée.