A la fin de la guerre avec la Turquie, dans laquelle les Zaporogues avaient rendu d’éminents services, des détachements russes furent envoyés secrètement sur le territoire de la Sitche, afin de désarmer les cosaques, qui, ne se doutant de rien, avaient repris leurs occupations du temps de paix. Tout à coup les divers postes cosaques furent assiégés par des forces russes bien supérieures, munies d’artillerie et le 5 juin 1775, la Sitche elle-même se trouva cernée. On somma les Zaporogues de rendre les armes et de quitter la Sitche et les steppes, faute de quoi ils y seraient contraints par la voie des armes.
Les cosaques surpris ne savaient à quoi se résoudre. Pierre Kalnychevsky, leur « kochovy » (président de la république), finit par les persuader que toute résistance était impossible et qu’il fallait se rendre. La Sitche fut détruite de fond en comble, car le décret de la tzarine portait qu’elle devait être rasée au point que « le nom même de cosaques zaporogues soit anéanti ». Leur territoire fut divisé en immenses domaines, qui furent distribués aux seigneurs russes. Les chefs cosaques, en dépit de la loyauté qu’ils avaient témoignée à l’empire, furent jetés dans les horribles cachots des monastères. Kalnychevsky vécut encore trente ans, complètement isolé, dans une affreuse casemate du monastère de Solovki, près d’Archangel. Il ne mourut qu’en 1803, à l’âge de 112 ans.
On avait imposé aux cosaques de se faire inscrire comme paysans ou citadins, ou bien de s’engager dans les régiments de « piquiners » (cavaliers armés de piques, lanciers). Mais ils préférèrent s’enfuir en Turquie, où ils fondèrent la nouvelle Sitche non loin des embouchures du Dniéper et du Dniester.
Rien n’empêchait plus le gouvernement de Catherine II de mener à bout son entreprise néfaste, de supprimer les institutions cosaques. Un ukase de 1780 établit dans l’hetmanat le système de division en gouvernement, qui régnait en Russie. Déjà, en créant les gouvernements de Nouvelle Russie et plus tard celui d’Azof, on y avait englobé le régiment de Poltava et une partie de celui de Myrhorod. Les autres régiments eurent maintenant le même sort.
Le collège petit-russien et le tribunal général étaient supprimés un an après, avec l’administration des régiments ; leurs bureaux devaient exister encore quelque temps pour mener à bonne fin les affaires en cours.
En 1783, on abolit les unités militaires cosaques qui furent transformées en régiments de carabiniers, tout comme les unités cosaques de l’Ukraine Slobidska avaient été transformées en régiments de hussards. Les cosaques formèrent une classe de paysans libres, obligés au service militaire dans ces régiments. La noblesse cosaque obtint les mêmes privilèges et organisation que la noblesse russe. La bourgeoisie des villes et la population agricole furent soumises à la même législation que les classes moscovites similaires. Ce qui restait de l’indépendance du clergé ukrainien disparut en 1786, lorsque l’on s’empara au profit du trésor des biens des évêchés et des monastères. On fit pour ces derniers un règlement qui fixait le nombre des moines que chacun d’eux pouvait abriter et les appointements qu’ils devaient toucher de l’état. Les évêques et le clergé régulier furent dès ce moment complètement dépendants du gouvernement de l’empire.
XXX.
L’Ukraine occidentale et l’Ukraine de la rive droite du Dniéper.
L’histoire de l’Ukraine orientale, dans la seconde moitié du XVIIe siècle et dans le courant du XVIIIe, a pour un moment occupé notre attention, et nous y étions obligés parce qu’en effet c’était là que, dès le temps de Sahaïdatchny, s’était fixé le centre de gravité de la vie non seulement politique mais aussi intellectuelle de la nation.
A Léopol, que nous avons vu, à la fin du XVIe siècle, rassembler autour de sa confrérie les éléments nationaux de l’Ukraine occidentale, ces éléments se sont peu à peu polonisés ou ont disparu. Sans parler des classes supérieures, cette forte bourgeoisie, qui avait été le noyau de l’organisation ukrainienne, a dépéri. Dans le cours du XVIIe siècle, par suite de la politique à vue courte de la noblesse polonaise, l’importance économique de la ville alla en s’affaiblissant. La population eut beaucoup à en souffrir, surtout l’ukrainienne qui s’évertua toujours en vain d’obtenir des droits égaux à ceux de la bourgeoisie polonaise et ne parvint jamais à pénétrer dans l’administration municipale, pas plus que l’aristocratie ukrainienne n’était admise à gouverner le pays. Aussi les plus énergiques se mirent-ils à émigrer, comme c’était le cas pour tous les pays ukrainiens de l’occident, et allaient se plonger à l’est dans le tourbillon des luttes politiques et nationales, où ils pouvaient prêter à la cause le concours de leurs forces, et aussi acquérir de l’influence, du pouvoir ou simplement de la fortune.
A Kiev, nous l’avons vu, le mouvement national et progressif se trouvait, au temps de Sahaïdatchny, entre des mains galiciennes, qui avaient fortement contribué à le créer. Plus tard, jusque dans le XVIIIe siècle, nous rencontrons dans toute l’Ukraine orientale une foule de noms venus de Galicie ou de l’Ukraine occidentale, soit parmi les cosaques, le clergé, la bourgeoisie ou les paysans ; la colonisation ukrainienne s’enrichit de l’affaiblissement de l’occident.