C’était donc toujours la même manœuvre, d’en appeler aux instincts démagogiques, chaque fois qu’il s’agissait de porter un nouveau coup aux libertés du pays, car la noblesse tremblait d’être exposée au courroux du peuple, trop longtemps excité par les appropriations injustes de terres, les empiètements sur ses droits, l’introduction arbitraire de prestations et de corvées. Et, cependant, le régime russe, pas plus maintenant qu’autrefois, n’apportait aucun adoucissement aux souffrances de la population. Tout au contraire, plus l’Ukraine arrivait à ressembler à la Russie servile et arbitraire, plus elle perdait de ces libertés dont les paysans avaient autrefois joui.
Le programme de Catherine, loin de délivrer le menu peuple de « la multitude des petits tyrans », comme elle l’avait promis, ne faisait qu’aggraver la tyrannie. On introduisit la capitation russe et la faculté de changer de domicile fut supprimée. Le servage prenait les dures formes moscovites. En 1763, on interdit aux paysans de passer sur les terres d’un autre seigneur sans l’autorisation de leur maître actuel. Les grands propriétaires en profitèrent pour lier les paysans davantage, et ces derniers, peu enclins à se soumettre, saisirent aussi l’occasion de s’enfuir. Un ukase de 1783 défendit tout changement de domicile, pour rendre plus facile la perception des nouveaux impôts qu’il introduisait. Les paysans devinrent aussi complètement liés que les serfs moscovites. Tout cela pouvait-il gagner leurs sympathies au gouvernement de Moscou ?
Une autre partie de la population eut l’occasion de manifester ses sentiments à propos des élections mentionnées plus haut, pour envoyer à Pétersbourg un certain nombre de députés devant faire partie d’une commission chargée d’élaborer un nouveau code des lois de l’empire (1767). Non seulement la noblesse, mais les cosaques, la bourgeoisie, le clergé, tout le monde exprima le désir unanime que l’Ukraine fût gouvernée d’après les « articles » de Bohdan Chmelnytsky, réclama l’élection d’un nouvel hetman et le rétablissement de l’ancien régime.
Roumiantseff en fut fort irrité, lui, qui avait usé et abusé de son influence pour écarter des vœux aussi désagréables au gouvernement. Il ne se fit pas faute de faire passer à la censure les cahiers d’instructions des députés et même de livrer aux tribunaux ceux qui s’entêtaient dans leur opposition. La tzarine se montra plus accommodante : elle conseilla à son trop fidèle serviteur de ne pas prêter tant d’importance à « ces opinions surannées », comptant bien que « le désir des titres et surtout des appointements » en aurait raison avec le temps. Elle n’en continua pas moins de poursuivre l’extirpation des libertés ukrainiennes.
Mais ce qui causa la plus profonde impression en Ukraine, ce fut l’anéantissement, en 1775, de la Sitche Zaporogue, ce vieux foyer de démocratisme et de liberté.
Comme nous l’avons dit, la Sitche Zaporogue, malgré les témoignages de sa loyauté, était toujours regardé d’un œil soupçonneux par les autorités russes. Il y avait trop de divergences entre les points de vue et la question de territoire fournissait à tout bout de champ un brandon de discorde.
Suivant les anciennes traditions, la Sitche Zaporogue considérait comme son territoire exclusif les vastes contrées sur le Dniéper inférieur qui formèrent plus tard les provinces de Katerinoslav et de Kherson — le « territoire des libertés cosaques » comme on l’appelait. Or, le gouvernement russe avait commencé, déjà sous Pierre Ier, à y édifier « la ligne » des fortifications qui défendaient ses frontières méridionales. Avec toutes sortes de nouveaux venus, il y avait créé des colonies militaires, notamment avec des Serbes qui y avaient immigré vers la même époque, formant la « Nouvelle Serbie », dont les habitants s’étaient fondus dans la population ukrainienne. Le gouvernement de Catherine II avait fait le projet de fonder une « Nouvelle Russie » sur le littoral de la Mer Noire (nom qui fut d’ailleurs donné plus tard officiellement au pays).
La Sitche n’était pas restée indifférente à la situation économique créée par l’afflux de population agricole qui s’était produit dès que la horde de Crimée eut cessé d’être d’un voisinage dangereux : elle voulait cependant coloniser son territoire à sa guise et le garder sous son protectorat, ce qui justement contrecarrait les projets de Moscou. D’ailleurs l’esprit libéral et démocrate de cette république cosaque était trop en contradiction avec les tendances autocratiques et bureaucratiques de la Russie. Et cette contradiction ne faisait que s’accentuer à mesure que le régime grand-russien pénétrait en Ukraine.
Dans le territoire des « libertés zaporogues » s’étaient, en effet, conservés les principes démocratiques. La Sitche était gouvernée par l’assemblée de l’armée, comprenant tous les cosaques. On procédait très souvent à l’élection des chefs, qui restaient sous le contrôle permanent de l’armée. Toutes les richesses naturelles du territoire étaient administrées en commun. La propriété privée des terres n’existait pas et, en général, ce genre de possession était réduit dans la Sitche au strict minimum. Les ménages privés et même la vie en famille étaient considérés comme une altération de la pureté des principes. Les cosaques zaporogues formaient dans la Sitche des communautés ou « kourines », dans lesquelles tous mangeaient à la même marmite, versant leur écot à la caisse commune, chacun suivant ses moyens. C’était donc une confrérie militaire ukrainienne (les Zaporogues se nommaient entre eux confrères). Du reste, depuis longtemps, les historiens ont fait remarquer les analogies qui existaient avec les ordres de chevalerie de l’occident.
Au milieu du dépérissement général des idées démocratiques en Ukraine, alors que la noblesse asservissait les paysans et les simples cosaques, à mesure que les distinctions entre les classes se creusaient de plus en plus, la Sitche Zaporogue, inébranlable dans ses traditions, devait constituer un reproche vivant pour la noblesse cosaque et pour la Russie qui favorisait cette évolution aristocratique. Les milliers de jeunes gens, qui allaient passer quelques années à la Sitche, pour y respirer l’air des steppes et participer aux expéditions organisées par les Zaporogues (haïdamaks), en rapportaient cet esprit de liberté, qui ne laissait pas s’éteindre complètement les traditions des ancêtres dans l’hetmanat. C’est pourquoi la république du Dniéper restait chère aux cœurs ukrainiens et c’est aussi ce qui devait sceller sa perte dès que Catherine II eut pris la résolution d’exécuter ses plans jusqu’au bout.