Ces principes se reflétèrent aussi dans la structure sociale. La noblesse cosaque s’identifia à cette classe privilégiée dont parle tant le statut lithuanien, ce code de la noblesse au XVIe siècle, elle se crut intitulée aux mêmes droits en Ukraine, elle introduisit les mêmes droits seigneuriaux sur les terres et sur les personnes ; les paysans se virent dépouillés selon la lettre de la loi.
Ce régime de l’Ukraine de l’hetmanat pesa longtemps sur le pays et plusieurs articles de ses prescriptions se sont conservés jusqu’à nos jours dans le droit local des provinces de Tchernyhiv et de Poltava.
A côté de l’Ukraine soumise à l’hetman, il y avait l’Ukraine Slobidska, qui n’en était qu’une copie affaiblie. C’était l’ancien territoire de colonisation ukrainienne, à l’intérieur des frontières moscovites, ce qui constitue aujourd’hui le gouvernement de Charkov et quelques contrées contiguës, appartenant à Koursk et à Voronège. Nous avons vu comment s’y étaient établis, principalement dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les émigrants de la rive droite du Dniéper fuyant le joug polonais. Ils s’étaient organisés en « régiments » comme dans l’hetmanat, les chefs élus les gouvernaient aussi, mais ils étaient soumis à l’autorité des voïvodes russes, jugés d’après les lois russes et, en général, se trouvaient dans une dépendance plus étroite de Moscou, puisqu’on ne leur avait reconnu aucune autonomie. Cependant l’élément ukrainien y était très fort, de sorte que ce pays devait jouer par la suite un rôle considérable dans le mouvement national.
XXIX.
L’autonomie de l’Ukraine finit par disparaître.
La politique bienveillante ou pour mieux dire réservée de Moscou vis-à-vis de l’Ukraine (qui n’arrêta d’ailleurs jamais le processus d’incorporation) cessa complètement lorsque Catherine II monta sur le trône. Les façons d’agir de Pierre le Grand étaient faites pour lui plaire : elle trouva donc nécessaire d’uniformiser le pays et de supprimer les droits particuliers dont pouvaient encore jouir certaines provinces. Spécialement en Ukraine, elle était d’avis qu’il fallait « que l’époque et le nom même de l’hetman disparût, qu’aucune nouvelle personne ne fût désignée pour ce poste ». Et quoique Rozoumovsky fût un de ses amis fidèles, elle saisit la première occasion de le destituer.
Elle lui fut fournie par une campagne entamée dans le peuple, et à laquelle l’hetman n’était sans doute pas étranger, pour faire signer une pétition demandant que l’hetmanat devînt héréditaire dans la famille de Rozoumovsky. Quoique cette supplique n’eût pas le temps de lui être présentée, la tzarine s’empara de l’incident et mit l’hetman au pied du mur, le sommant d’abdiquer, ajoutant que s’il ne le faisait, il serait destitué tout de même, sans parler des désagréments qui pourraient s’en suivre. Bien qu’à contre-cœur, il dut céder et, le 10 novembre 1764, Catherine publia un manifeste « au peuple petit-russien », dans lequel elle portait à sa connaissance l’abdication de Rozoumovsky. Pour récompenser ce dernier de sa docilité, elle lui accorda une pension considérable et lui laissa en pleine propriété les domaines immenses qui avaient été réservés pour l’entretien des hetmans.
Ce trait de générosité fit une excellente impression sur la noblesse cosaque, parce qu’elle se prit à espérer que les biens attachés à la maintenance des autres fonctions (ce que l’on appelait les « biens de rang ») lui seraient également adjugés en pleine propriété, lors de la liquidation de l’autonomie. Ceci explique, au dire d’un historien contemporain, pourquoi elle ne souleva parmi les chefs aucune protestation sérieuse contre l’abolition de l’hetmanat. Il en fut autrement de la population qui prit nettement position contre ces changements, dans les cahiers rédigés trois ans plus tard pour les députés à la « Commission pour la rédaction d’un nouveau code ».
Cette fois l’abolition de l’hetmanat devait être définitive : jamais le gouvernement ne parla plus d’élections. Il promit seulement d’améliorer l’administration de l’Ukraine et entreprit de gouverner provisoirement au moyen d’un nouveau collège, composé de quatre ukrainiens et de quatre grands-russiens, avec un président et un procurateur, tous deux également grands-russiens. A cette occasion, des instructions furent données, pour que les membres siégeassent pêle-mêle autour de la table et non pas, selon l’usage antérieur, les Russes d’un côté, les Ukrainiens de l’autre, ce qui « inspirait aux Petits-Russiens l’idée perverse de se croire un peuple tout-à-fait distinct du nôtre ».
Le président de ce collège, comte Roumiantseff, qui portait le titre de « général gouverneur de la Petite Russie », tenait en ses mains le pouvoir, les autres membres n’étant là que pour la forme. Dans ses instructions, Catherine le chargeait d’exécuter sans défaillance son programme, de s’attacher à faire disparaître toutes les particularités de l’Ukraine et de les remplacer par les lois et coutumes de l’empire.
Elle appelait particulièrement son attention sur certains défauts, très regrettables à son point de vue, de la législation ukrainienne : par exemple le servage ne s’y était pas encore complètement établi et les paysans pouvaient passer des terres d’un seigneur à celles d’un autre, ce qui n’existait plus depuis longtemps en Moscovie. Elle trouvait inadmissible que les impôts russes n’y eussent pas été introduits et que le trésor n’y puisât pas de revenus. Mais surtout elle lui enjoignait de ne pas perdre de vue « la haine intérieure » que les Ukrainiens nourrissaient contre la Russie, surtout dans la noblesse cosaque, lui recommandant de la contrecarrer en discréditant cette aristocratie aux yeux du peuple. Il suffirait de rendre clair à la population que le nouveau régime lui apportait un soulagement contre les injustices des seigneurs, pour gagner sa confiance, se l’attacher et rendre impossible aux intellectuels ukrainiens de trouver un appui dans le peuple, pour s’opposer au gouvernement russe.