A la fin, terrorisée par un pareil système, la noblesse cosaque se détacha de la politique active, achetant par cette complaisance la sécurité de sa vie privée. Les cosaques ukrainiens souffrirent horriblement dans les guerres contre la Pologne ou contre la Turquie. Les paysans eurent à subir les logements des troupes moscovites, les réquisitions exagérées de céréales, de bestiaux et des moyens de transport. Cela amena l’Ukraine à la ruine. Voici ce qu’écrivait, en 1737, le ministre russe lui-même, A. Volynsky : « Jusqu’à mon arrivée en Ukraine je ne me figurais pas que le pays fût dévasté à ce point et qu’une si grande quantité de gens eût péri. Cependant, on envoie actuellement encore tant d’hommes à la guerre, qu’il ne reste pas assez de cultivateurs pour qu’on puisse ensemencer les terres. D’ailleurs il serait difficile de labourer, tant on a réquisitionné de bœufs et tant il en est mort aux charrois… »
L’accession au trône de la tzarine Élisabeth (1741 à 1761) apporta un certain soulagement à cette pénible situation. N’étant encore que princesse, elle s’était éprise du bel Alexis Razoumovsky, un de ces chanteurs que l’Ukraine, qui produit de belles voix, fournissait à la maîtrise de la chapelle impériale. Elle l’épousa en secret et lui conserva ses faveurs jusqu’à la mort, après l’avoir fait maréchal et comte de l’empire romain. Il avait su inspirer à la tzarine de la sympathie pour sa patrie. En 1744, elle visita Kiev, où elle fut cordialement accueillie par la population et accepta gracieusement une requête contenant les desiderata ukrainiens, notamment en ce qui touchait l’élection de l’hetman.
La tzarine avait un candidat à cette fonction, en la personne de Cyrille Razoumovsky, frère cadet de son mari. Il était alors très jeune et se trouvait à ce moment à l’étranger pour se perfectionner dans les belles manières. A son retour, il fut comblé d’ordres et de titres et on le maria à une cousine d’Élisabeth. On décréta les élections et il va sans dire que les officiers cosaques s’empressèrent de l’élire. Cyrille Razoumovsky, qui devait être le dernier des hetmans, fut installé en grande pompe en 1750. L’Ukraine redevint du ressort du ministère des affaires étrangères, les fonctionnaires grands-russiens s’en allèrent ; le régime d’avant 1722 était rétabli.
Le nouvel hetman resta étranger à la vie ukrainienne : son éducation et ses intérêts le retenaient à Pétersbourg, où il passait le plus clair de son temps. Il ne se mêlait que très peu aux affaires et laissait à la noblesse cosaque le gouvernement du pays. Les relations qu’il avait dans les plus hautes sphères et l’influence de son frère à la cour, firent que les autorités russes, tant civiles que militaires, ne se risquaient plus à se conduire en Ukraine comme elles l’avaient fait auparavant et que, par conséquent, l’autonomie du pays, dans les limites qui lui avaient été reconnues, fut suffisamment respectée.
La seule cause de discordes était la Sitche Zaporogue, retournée de l’exil en 1734, comme nous l’avons vu, qui avait été aussi placée sous l’autorité de Razoumovsky. Toute loyale qu’elle fût, ses mœurs indépendantes, ses prétentions territoriales, ses tendances démocratiques ne cadraient guère avec les idées moscovites, de sorte que les motifs de querelle ne manquaient pas.
A part cela, la vie ukrainienne s’écoula assez tranquillement pendant une vingtaine d’années (1744 à 1764). La noblesse cosaque trouva la possibilité d’arranger les choses selon ses désirs : ce travail, commencé sous Razoumovsky, se continua après lui et a duré, en somme, jusqu’à nos jours. Là gît l’importance historique du dernier hetman (1750–1764), malgré la parfaite insignifiance de sa personne.
La société démocratique de la République Ukrainienne n’avait pas tardé à se hiérarchiser sous le protectorat moscovite, déjà du temps de Samoïlovitch et de Mazeppa. Cette évolution vers l’oligarchie nobiliaire marcha maintenant à grand pas. On voyait se réaliser la prophétie du roi de Suède que jamais la Moscovie ne souffrirait sous son protectorat un régime de libertés politiques. Bientôt du self-government de la démocratie ukrainienne, il ne resta presque plus rien ; il ne se conservait que dans les plus basses couches du peuple, dans les communes cosaques. L’assemblée générale fut réduite à une fonction décorative, inévitable dans certains cas, comme pour l’élection de l’hetman, qui, en fait, comme nous l’avons vu, était nommé par le gouvernement russe. Ce que ce dernier laissait à l’initiative des Ukrainiens était réglé par l’hetman, soit de sa propre autorité, soit avec le concours des grands chefs, de sorte que ce maigre restant de l’autonomie cosaque était passé dans les mains de l’aristocratie.
Celle-ci, sous le nom de compagnons du « bountchouk[21] » et de l’étendard, ou sous l’appellation de « compagnons illustres de l’armée », formait une classe privilégiée, une noblesse héréditaire, le « chelakhetstvo » comme elle se nommait officiellement, à l’instar de l’aristocratie polonaise. Sous l’hetmanat de Razoumovsky, elle s’appliqua à augmenter, à consolider ses droits de classe et à raffermir sa mainmise sur l’administration du pays, tâchant de s’approprier les privilèges de la noblesse lithuanienne et polonaise, tels qu’ils étaient exposés dans les recueils juridiques en usage dans la pratique judiciaire de l’Ukraine (Statut lithuanien et Droit de Magdebourg).
[21] Insigne militaire, orné de queues de chevaux, emprunté aux Tartares.
Nous avons déjà remarqué plus haut que, pour suppléer au manque d’un droit ukrainien codifié, ces recueils, introduits sous la domination polonaise, étaient encore restés dans la pratique journalière. Quand, sous l’hetmanat de Daniel Apostol, des juristes ukrainiens furent commis à l’effet de rassembler les monuments du droit national pour les soumettre à la sanction du gouvernement russe, ils se contentèrent de faire une compilation des codes ci-dessus mentionnés. Cette œuvre, rédigée en 1743 sous le titre de « Lois selon lesquelles s’exerce la juridiction chez le peuple petit-russien », ne fut pas, il est vrai, sanctionnée par le gouvernement, mais elle contribua beaucoup à consolider encore l’autorité des principes qu’elle reproduisait. La noblesse ukrainienne s’habitua à considérer sincèrement ses prescriptions comme la juste expression du droit national, de sorte que, sous l’hetmanat de Razoumovsky, elle les prit pour base lorsqu’elle s’efforça de réorganiser l’administration.