Toutefois ses efforts ne réussirent pas à gagner la sympathie du tzar, qui tenait à son idée fixe et qui même se décida à mettre un terme à l’action énergique de Poloubotok. Il le fit venir à Pétersbourg avec les chefs ukrainiens les plus en vue, et envoya en même temps presque tous les cosaques sur les frontières méridionales pour parer, prétendit-il, à une attaque des Tartares, mais au fond pour qu’il en restât le moins possible dans le pays. Entre temps, Véliaminoff et le collège avaient fait parvenir une soi-disant pétition du « régiment » de Starodoub, dans laquelle la population demandait qu’on lui accordât des tribunaux moscovites.

Le tzar envoya ses agents sur place afin de se rendre compte si les cosaques désiraient vraiment le rétablissement de l’ancien régime, comme l’affirmait Poloubotok, ou bien s’ils préféraient l’administration moscovite, comme il ressortait de la pétition de Starodoub.

Cette enquête n’avait évidemment d’autre but que de préparer le terrain à de nouvelles restrictions des libertés ukrainiennes. Poloubotok, qui le pressentait, envoya des instructions indiquant comment il fallait agir et de quelle façon il fallait répondre. A sa requête, les troupes cosaques, campées sur la frontière, sur les bords de la Kolomak, adressèrent dans le même temps au tzar des pétitions réclamant l’élection d’un nouvel hetman et la suppression du régime moscovite en Ukraine.

Pierre le Grand en fut si courroucé, qu’il fit jeter en prison Poloubotok et les chefs et ordonna d’arrêter et d’amener à Pétersbourg les auteurs de ces pétitions. Poloubotok mourut dans son cachot quelques mois plus tard (1724) et cet évènement produisit une grande impression dans le pays, surtout parmi la noblesse cosaque. Ce défenseur de ses libertés devint son héros, son martyr, dont l’histoire s’entoura bientôt d’un réseau de légendes. On raconte que sur son lit de mort il reprocha ouvertement au tzar, qui était venu le voir, sa conduite envers l’Ukraine. Il ajouta qu’il l’assignait devant le tribunal de Dieu, qui bientôt aurait à « juger et Pierre et Paul ». Quelques mois plus tard Pierre le Grand était mort.

XXVIII.
Les derniers temps des libertés de l’Ukraine.

La politique que Pierre le Grand avait suivie en Ukraine, aussi bien que toutes ses entreprises en général, avaient été menées beaucoup trop rondement pour que ses successeurs pussent les continuer avec le même élan, que ne leur insufflaient pas, du reste, les traditions plutôt prudentes et précautionneuses des hommes d’état moscovites. Tout en conservant ses principes, ils les adoucirent dans la pratique. Il faut noter surtout le règne de son petit-fils, Pierre II, pendant lequel s’accusa un retour aux vieilles traditions moscovites. Le collège petit-russien et les impôts introduits sous Pierre Ier furent supprimés, on institua une enquête sur les faits et gestes de Veliaminoff, l’Ukraine fut replacée dans le ressort du ministère des affaires étrangères et, enfin, on donna l’autorisation d’élire un hetman.

La liberté requise pour cette élection fut d’ailleurs purement illusoire, car le gouvernement donna des instructions à son agent de ne laisser élire qu’une personne de son choix, nommément Daniel Apostol. La noblesse cosaque se soumit à ces vœux et élut le candidat désigné, qui, à vrai dire, ne fut pas un mauvais hetman, mais qui, au contraire, réussit à porter des améliorations dans l’administration de l’Ukraine, en suivant les idées qui avaient animé Poloubotok. Il n’arriva cependant jamais à rétablir l’indépendance du pays dans la mesure d’avant 1722.

A son décès, le gouvernement russe ne donna pas l’autorisation d’élire un autre hetman, mais un nouveau collège fut réinstitué, composé de trois ukrainiens et de trois grands-russiens, avec des droits égaux, au moins en apparence. En réalité le vrai gouverneur de l’Ukraine, c’était le résident russe, le prince Chakhovskoï, président de fait du collège. Par une instruction secrète, il était chargé de surveiller les autres membres du collège, de les arrêter le cas échéant à la moindre suspicion et en général d’agir d’après son jugement même à l’encontre des termes de l’instruction.

Ayant ainsi carte blanche, Chakhovskoï en usa à sa guise. Par exemple, il arrêta un jour toutes les autorités municipales de Kiev, saisit leurs archives et en retira les chartes les plus importantes, pour que dorénavant la ville ne fût plus en état de s’en prévaloir. C’est le motif qu’il donna de son action au gouvernement. Il considérait d’ailleurs ses façons d’agir comme trop bienveillantes et conseillait d’écarter tout-à-fait les chefs cosaques du gouvernement du pays et de le concentrer entre les mains d’une seule personne (lui-même, évidemment).

Le gouvernement de Moscou tempérait l’ardeur de son représentant, lui faisant toucher du doigt qu’après tout, les membres ukrainiens du collège n’avaient aucune influence et que leur éloignement pourrait « provoquer des doutes » dans la population. D’ailleurs, le pouvoir moscovite lui-même ne se gênait pas de faire intercepter et saisir la correspondance des ukrainiens les plus influents, voire des membres du collège, comme cela arriva à Lizohoub. Il destitua le métropolite, ainsi que les abbés de plusieurs monastères, pour avoir omis de célébrer le Te Deum le jour de la fête du tzar. Il suffisait de la moindre dénonciation d’un aigrefin quelconque grand-russien, pour qu’on amenât un homme à Pétersbourg, à la chancellerie secrète, d’où il ne sortait, même innocent, que mutilé par les horribles tortures qu’il y avait subies.