Il ruina la vie économique du pays, par son système de douanes, ses prohibitions et règlements, qui tendaient à assujettir tout le commerce et l’industrie aux intérêts de la Grande Russie.

Dans le domaine intellectuel, Pierre le Grand, par son triste ukase de 1720, décréta la prohibition de la langue ukrainienne, qui pèsera plus ou moins pendant deux longs siècles sur la nation. Il défendit de publier en Ukraine aucune espèce de livres, excepté des livres religieux et encore ceux-ci devaient-ils seulement reproduire des anciens textes et être soumis à la censure avant d’être publiés dans la même forme que les livres grands-russiens, « afin qu’il n’y ait aucune différence et aucun dialecte particulier ». Un censeur spécial fut désigné, chargé d’examiner les publications ukrainiennes au point de vue de la langue, pour qu’il n’y eût point de « dialecte ukrainien ». Et il s’acquitta si bien de sa besogne que, quelques années plus tard, les prières de Sainte Barbe, composées par le métropolite de Kiev, ne purent être publiées qu’après avoir été traduites en grand-russien.

Cet ukase, qui resta en vigueur sous les successeurs de Pierre, abolit toute activité de la presse, mais surtout porta un coup mortel à la langue ukrainienne littéraire, qui s’était formée aux XVIe et XVIIe siècles. Elle se conserva en Ukraine occidentale, où la censure ne pouvait l’atteindre, mais, dans la Grande Ukraine, elle fut complètement remplacée par le russe dans l’usage officiel, tandis que la langue populaire continuait à être parlée et écrite, mais sans que ses productions pussent être conservées par la presse.

Tout en détruisant la vie ukrainienne et en jetant par ses empiètements la confusion dans l’administration, le tzar ne manquait pas d’en profiter pour la discréditer aux yeux des populations et perdre dans leur estime les avantages de l’autonomie. Un pas décisif dans ce sens fut fait, en 1722, lorsqu’il plaça auprès de l’hetman le « collège petit russien », composé de six officiers russes des garnisons de l’Ukraine, et présidé par le général de brigade Veliaminoff. Ce collège devait contrôler l’activité de l’hetman et de ses bureaux, voir tous les documents qui y entraient ou qui en sortaient. Il devait percevoir et administrer les revenus de l’Ukraine, surveiller la hiérarchie judiciaire, examiner les plaintes portées contre toutes les instances judiciaires et administratives et surtout avoir l’œil sur toutes injustices qui seraient causées aux cosaques et aux paysans par la noblesse.

Pierre motivait ainsi sa réforme par son désir de prévenir les torts commis envers le peuple, mettre fin aux acquisitions forcées, à l’asservissement, aux injustices dans la perception des impôts et des revenus du trésor et en même temps il réduisait à rien l’autonomie de l’Ukraine. Il faisait de la démagogie, excitant les paysans et les cosaques contre la noblesse, provoquant leurs plaintes, leur ouvrant les tribunaux russes, avec comme suprême instance le sénat, pour terroriser la noblesse cosaque et la tenir sans résistance entre ses mains. Il la mettait aussi par là dans une mauvaise posture pour jouer les champions des libertés ukrainiennes. Quand Skoropadsky supplia le tzar de ne pas prêter foi aux calomnies qui circulaient sur l’arbitraire de l’administration en Ukraine, le priant de ne pas attenter aux libertés nationales, Pierre se contenta de porter à la connaissance du peuple ses instructions au collège petit-russien, en ayant soin de mettre en relief dans son manifeste les motifs susmentionnés, qui semblaient n’être inspirés que par la haine des injustices des chefs contre le peuple. Skoropadsky en mourut de chagrin, mais cet évènement servit seulement d’occasion au tzar pour faire un nouvel empiètement.

Il s’avisa d’abolir complètement le pouvoir de l’hetman et pour en remplir les fonctions il manda au colonel Paul Poloubotok de s’en charger avec quelques grands chefs cosaques, en s’entendant en toutes choses avec Veliaminoff. En même temps l’Ukraine, qui jusque-là avait réglé ses affaires avec la Moscovie par l’intermédiaire du ministère des affaires étrangères, fut placée dans le ressort du sénat, comme une simple province de la Russie.

Et quand les chefs cosaques se prirent à insister pour qu’il leur fût permis d’élire un nouvel hetman, le tzar répondit qu’il fallait remettre cette affaire jusqu’à ce que l’on trouvât un homme sûr, ce qui ne serait du reste pas facile, puisque les hetmans, à l’exception du premier et du dernier, Chmelnytsky et Skoropadsky, avaient tous été des traîtres et qu’on ne l’importunât pas davantage à ce sujet (1723). C’était fermer la porte à toutes réclamations ultérieures.

Néanmoins, les dispositions de l’ordonnance touchaient tellement au vif les ukrainiens, qu’il était impossible de leur fermer la bouche sur leur autonomie.

Veliaminoff commença à commander en maître en Ukraine et les autres agents russes prirent le ton de leur chef. Le collège introduisit des impôts comme il n’en avait jamais existé et disposa à son gré de leur produit. Les colonels russes se permirent beaucoup plus de licences que leurs collègues ukrainiens, de sorte que la population ne trouva aucun soulagement dans le nouveau régime. Au contraire, elle souffrit bien davantage des garnisons russes, tandis que les cosaques continuaient à périr au canal du Ladoga, sur la Volga, dans le Caucase et dans des expéditions lointaines. On évalue à vingt mille le nombre de ceux qui moururent en cinq ans (1721–5), sans compter ceux qui retournèrent chez eux complètement infirmes.

Poloubotok, homme énergique et convaincu de la nécessité d’une autonomie pour l’Ukraine, ne cessait avec les chefs de dénoncer ces illégalités. Et pour désarmer les adversaires de ses idées, il s’employait avec zèle à améliorer l’administration et la justice, s’évertuant à faire disparaître les abus de l’aristocratie dont savait si bien se servir le tzar. Il rédigea une instruction aux tribunaux, qui instituait des collèges de juges, pour remplacer le magistrat unique et qui fixait les diverses instances. La noblesse cosaque reçut des ordres stricts contre l’exploitation abusive des paysans dans leur service privé.