Encore longtemps après que Charles fut rentré en Suède, Orlyk parcourut les cours occidentales pour en obtenir du secours, mais sans y réussir.

Les cosaques zaporogues demandèrent l’autorisation de retourner dans leur pays, mais la Moscovie hésita longtemps à la leur accorder in corpore, de crainte de rompre ses relations avec la Turquie. Ce ne fut qu’en 1734, alors que tout faisait prévoir une guerre avec la Porte, que le ban fut levé.

XXVII.
Dommages causés à la vie ukrainienne par Pierre le Grand.

Comme nous l’avons vu, la plus grande partie du peuple ukrainien ne participa en aucune façon, et pour cause, aux tentatives de Mazeppa. Du petit nombre de cosaques qui l’avaient suivi, beaucoup étaient retournés bientôt chez eux. Quant à l’aristocratie cosaque, elle s’était en général pressée de l’abandonner en voyant le tour que prenaient les affaires. Le tzar, d’ailleurs, avait proclamé une amnistie pour ceux qui retourneraient de suite.

Par conséquent, les projets de Mazeppa étaient restés l’affaire du petit groupe de personnes qui l’entouraient et des Zaporogues de la Sitche, qui l’avaient suivi en connaissance de cause, au nom de l’indépendance de l’Ukraine et en avaient été atrocement châtiés. Tout le reste s’était hâté de témoigner sa loyauté, épouvanté par des formes atroces de supplices encore nouvelles pour les Ukrainiens.

Toutefois le tzar, fidèle aux traditions centralisatrices, jugea bon de profiter de cette « trahison » pour anéantir ce que l’Ukraine avait encore gardé de libertés. Ses suppôts donnèrent aux faits et gestes de l’hetman les proportions d’une trahison presque sans exemple, égale à celle de Judas livrant le Christ. Le peuple ukrainien entier devait en subir le châtiment.

D’abord, alors que le danger suédois n’était pas encore passé et où tout mouvement hostile dans la population aurait pu avoir des suites désastreuses, Pierre ne fit rien pressentir de ses intentions. Loin de là, dans ses manifestes au peuple ukrainien il faisait parade de ses sentiments envers lui, se servant d’une phraséologie pathétique, assurant « qu’aucun peuple sous le soleil ne pouvait se vanter de pareilles libertés et de tels privilèges » que ceux dont jouissaient les Ukrainiens sous sa domination !

Il donna l’ordre d’élire un nouvel hetman à la place de Mazeppa, mais sur ses indications, l’armée nomma le plus incapable des colonels, Jan Skoropadsky. Quant à la confirmation des libertés ukrainiennes, traditionnelle dans de pareilles occasions, il la remit « à des temps plus tranquilles ». Il la donna, il est vrai, un peu plus tard sur les instances de Skoropadsky et des chefs cosaques, mais en fait il réduisit tous ces droits à néant.

Il plaça auprès de l’hetman un résident « pour régler ensemble toutes les affaires d’un consentement mutuel, vu la récente insurrection en Ukraine et la rébellion de la Sitche Zaporogue ». La résidence de l’hetman fut transférée à Hloukhiv, sur la frontière de la Moscovie, où furent installés deux régiments grands-russes. Puis l’Ukraine se trouva envahie par les troupes du tzar, dont les chefs coupaient et tranchaient dans le pays, sans avoir le moindre égard aux autorités locales. Les cosaques ukrainiens, en dépit de tous les usages, furent jetés dans des expéditions lointaines, ou employés aux travaux de fortification et de terrassement, qui ne correspondaient guère à leurs habitudes militaires. Ils périssaient par milliers, à cause du climat et de la fatigue excessive des travaux, dans les marais autour de Pétersbourg, qui se bâtissait alors, comme on disait en Ukraine, « sur les os des cosaques », ou bien à la construction du canal du Ladoga, à Astrakhan et à Derbent. Partout ils avaient à subir d’horribles outrages et des peines corporelles de la part des officiers et des surveillants moscovites.

Le tzar s’immisçait sans façon dans les affaires de l’Ukraine, nommait aux fonctions sans le consentement et à l’insu même de l’hetman ; il alla jusqu’à confier les postes de colonel, les plus importants dans l’organisation ukrainienne, à des grands-russiens, qui ne connaissaient autre chose que sa volonté.