[25] Parmi les folkloristes, le premier qui eut de l’importance fut Khodakovsky. Le premier recueil publié fut celui de Tserteleff cité plus haut. Celui de Maxymovitch publié en 1828 et précédé d’une remarquable préface est plus important encore. Un des amateurs les plus enthousiastes de la poésie populaire fut l’écrivain ukraino-russe Hohol (Gogol), qui en recueillit des spécimens et ne trouve pas dans ses lettres d’expressions assez chaudes pour exprimer son enchantement (« Les chants, c’est ma vie ! »).
Dans le même temps on commençait à s’occuper d’établir théoriquement les droits à l’existence de la littérature ukrainienne, de la culture, de la langue ukrainiennes. Y avait-il si longtemps que l’on avait considéré tout cela comme un archaïsme mourant, une chose du passé, qui n’était qu’un reflet de la gloire d’autrefois ? Et maintenant Kotlarevsky et ses successeurs (surtout Kvitka-Osnovianenko, créateur de la nouvelle ukrainienne et de la prose artistique) ne prouvaient-ils pas par leurs œuvres resplendissant de jeunesse vigoureuse et de beauté que la source populaire était loin d’être tarie ? Ne considéraient-ils pas le parler du peuple comme le meilleur instrument de l’œuvre littéraire ? Les adeptes du mouvement prédisaient à la littérature, ainsi armée, un brillant avenir, un épanouissement prochain dont les œuvres de Kotlarevsky et d’Artémovsky n’avaient été que les hirondelles printanières.
L’Ukraine, d’ailleurs, avait fini par obtenir du gouvernement russe l’école supérieure, si souvent demandée, si longtemps refusée. C’est à Charkov que s’était établie l’université, fondée au moyen des contributions, recueillies des mains de la noblesse de l’Ukraine Slobidska. Il est vrai, qu’elle avait été érigée encore dans le temps où, surtout dans les milieux gouvernementaux, parler de l’Ukraine semblait un anachronisme. On lui avait donné un caractère purement russe et complété le collège des professeurs avec des Allemands. Mais l’élément ukrainien en tira grand profit et ce que le gouvernement russe craignait au XVIIIe siècle se réalisa au XIXe : autour de l’université de Charkov se rassemblent les forces vives de la nation, là se forme le premier cercle littéraire, qui groupe les efforts jusque-là dispersés et fait école. Les lettrés de Poltava avaient mis en branle le mouvement de la renaissance ukrainienne, mais il n’y eut jamais là de centre d’organisation comparable à ce que devint Charkov vers le milieu du XIXe siècle.
La nouvelle université ne resta pas seulement le point de réunion des lettrés de la ville, mais elle en attira des quatre coins de l’Ukraine. C’est à Charkov que naissent et que sont pour la plupart éditées les poésies originales de Maslovitch (1816), celles d’Artemovsky (1819), la première grammaire de la langue ukrainienne de Pavlovsky et le premier recueil de poésies populaires de Tserteleff, que nous avons déjà cités. C’est d’ici que sont lancés les premiers ouvrages apologétiques en défense du mouvement, ceux de Levchin, ceux de Sreznevsky, auteur célèbre des « Antiquités Zaporogues », une espèce d’histoire poétique de l’Ukraine, qui contribua tant à la formation des idées directrices de la nation. Sous l’influence du milieu local, débute Nicolas Kostomarov, originaire de l’Ukraine Slobidska et plus tard l’un des guides du mouvement. Ici aussi déploie son activité Kvitka-Osnovianenko, une des plus fortes têtes du groupe et la personnalité la plus importante après Kotlarevsky. Il fut l’ornement de cette période : homme du monde et très populaire à Charkov, il tira des nouvelles et des pièces de théâtre des incidents de la vie du petit peuple (1833–1843).
L’Ukraine au XIXe siècle.
— · — · — frontières des états
· · · · · · · · frontières des provinces
+ + + + + + frontière ethnographique
Le groupe ukrainien de Charkov représente entre 1830 et 1840 la fine fleur de la culture nationale en qui reposent les espérances d’alors. A Pétersbourg, les attraits de la capitale avaient amené depuis un demi-siècle nombre d’Ukrainiens et quelques-uns des plus éminents, entre autres le célèbre Hohol, qui, malgré son patriotisme poursuivait son œuvre littéraire en russe. (Seulement ses premiers essais trahissent l’influence de la littérature ukrainienne, notamment de Kotlarevsky et de son propre père, qui a écrit dans la langue du pays natal.) Maintenant sur les bords de la Néva on fait des projets de publications, pour lesquelles on compte sur l’aide de Charkov. Hrebinka, qui en est le centre, un des écrivains les plus éminents de cette époque, rêve d’une revue de ce genre qui serait purement ukrainienne. Un de ses collaborateurs devait être Chevtchenko, qui étudiait alors dans la capitale à l’école des beaux-arts. Le célèbre poète est, d’ailleurs, un disciple de ce cercle pétersbourgeois, et dans une de ses premières poésies il s’adresse à Kvitka, qu’il considère comme le chef du mouvement contemporain, comme le « père et otaman[26] ». Il le supplie de révéler au monde la grandeur et les peines du passé ukrainien, dont se nourrit l’âme nationale et dont la beauté fait résonner sa propre lyre :