[27] Comme siège de cette assemblée et capitale de la fédération slave, les membres de la Confrérie avaient désigné Kiev parce qu’ils avaient foi en la mission politique de cette ville dans l’avenir. Kostomarov, dans un de ses romans, met dans la bouche d’un de ses héros la prédiction que la cloche de Sainte Sophie de Kiev sonnerait un jour, annonçant la délivrance de tous les pays slaves et réunissant leurs représentants. Et ce n’est pas seulement chez des Ukrainiens que l’on rencontre à cette époque de pareilles idées : l’écrivain polonais et ukrainophile, Tchaïkovski (Sadyk Pacha), en décrivant avec enthousiasme la cérémonie religieuse du jour des Rois à Kiev, s’arrête avec complaisance sur les chants solennels qui « retentissent dans tous les pays slaves » et la bénédiction urbi et orbi du métropolite, « car Kiev est la capitale de tous les slaves ».

Ce mouvement fut arrêté dès le début même par le gouvernement : un étudiant russe, qui avait surpris les conversations des affiliés, dénonça l’organisation aux autorités et, au printemps 1847, les membres de la confrérie furent arrêtés, jetés en prison ou envoyés en exil. La littérature ukrainienne fut proscrite, quelques éditions de livres publiés auparavant furent détruites. La censure reçut l’ordre de ne plus rien laisser passer qui pût servir de pâture au patriotisme ukrainien, « de ne permettre aucune prédominance de l’amour du pays natal sur celui de la patrie ». Ce fut le signal d’une véritable orgie : on biffa même, sur des documents historiques, les passages qui auraient pu entretenir le sentiment national.

Le mouvement littéraire sur le territoire de la Russie subit un arrêt d’une dizaine d’années. Néanmoins les idées de la Confrérie de Cyrille et de Méthode restaient vivantes et se propageaient. Elles se conservaient dans des milliers de cœurs ukrainiens qui en étaient si pénétrés qu’ils étaient prêts à donner leur vie pour les voir réalisées, comme écrivait à Chevtchenko exilé un jeune enthousiaste, du nom d’Holovko. De sorte que, en dépit de toutes les proscriptions, ces idées servirent de fondement à tout le mouvement ukrainien postérieur.

XXXV.
1848–1863.

Tandis que dans la Grande Ukraine il fallait se terrer pour échapper aux représailles du gouvernement, la vie publique ukrainienne, ou, comme elle était appelée officiellement, ruthène, s’épanouissait inopinément en Ukraine occidentale, sous les rayons de la faveur du gouvernement autrichien. Ce n’est pas que ce flirt durât longtemps, mais il fit assez d’impression sur la vie locale pour avoir des conséquences très importantes.

Les Ukrainiens d’Autriche durent cette chance inattendue à la révolution de 1848, qui, comme on sait, opéra ici le partage des nationalités. Les Magyars et les Polonais profitèrent de la révolution allemande à Vienne pour adresser au gouvernement leurs réclamations et les appuyer par la force. Les autres nationalités, menacées dans leurs intérêts si leurs grandes rivales qui participaient à la révolution réussissaient à établir leur prédominance, se rangèrent du côté du gouvernement pour lui prêter main forte. C’est l’attitude qu’adoptèrent les Tchèques, pour les mêmes raisons, contre les Allemands, les Croates, les Serbes et les Ukrainiens contre les Magyars ou les Polonais.

Vienne, se trouvant dans une situation critique, se hâta de saisir la main qui lui était tendue, se gardant bien de refuser l’aide de ces nationalités, pour ainsi dire de deuxième classe, pour être à même de mater les nationalités de premier choix. En Galicie, l’administration aida les Ukrainiens à former leur organisation politique, c’est-à-dire, à créer la « Rada[28] principale Ruthène », qui servit de contre-poids à l’organisation nationale polonaise et à constituer une garde nationale pour s’opposer à la garde polonaise et aux troupes révolutionnaires hongroises. Le gouvernement promit d’examiner avec sympathie les réclamations politiques et nationales, émises par les Ukrainiens : administration séparée pour les parties ukrainiennes de la Galicie, abolition du droit des seigneurs, emploi de la langue nationale dans les écoles de toutes catégories, non seulement primaires, mais secondaires et aussi à l’université de Léopol, etc.

[28] Conseil.

D’aussi hauts encouragements remplirent d’espoir les Ukrainiens qui tracèrent un programme assez hardi et conséquent, dans lequel ils déclarèrent faire partie du peuple « russe » (c’est-à-dire ukrainien dans les sens d’aujourd’hui), d’un peuple « qui compte quinze millions d’âmes[29] », tout aussi distinct du peuple polonais que du peuple grand-russien et qui doit prendre soin de sa littérature et de sa civilisation propre. La société littéraire « Mère russe de Galicie » fut fondée à cette époque. On créa à l’université de Léopol une chaire d’ukrainien ; J. Holovatsky, l’un des membres du cercle de Chachkevytch, à qui elle fut confiée, inaugura son cours par un hardi panégyrique de la langue nationale. L’enseignement en langue ukrainienne à la même université devait être introduit dans le plus bref délai.

[29] Nous rappelons qu’en Ukraine Occidentale, où la population ukrainienne avait eu affaire aux Polonais, aux Roumains, aux Magyars et aux Allemands, mais point aux autres slaves orientaux, l’ancien nom de Roussine, Rousnak s’est conservé jusqu’à nos jours. Mais la confusion résultant de l’usage du mot « Rousǐ » ou « Rousky » (avec un s), alors que les Grands-Russes et les gens mêmes du pays d’orientation moscovite étaient appelés « Rousǐ » ou « Roussky » (avec deux s), prêtait à toutes sortes de malentendus. C’est pourquoi, en fin de compte les Roussines ou Ruthènes ont adopté les noms « d’Ukraine » et « d’Ukrainien », pour se désigner, eux et leur pays. Ces appellations avaient été mises en usage par le cercle de Charkov pour désigner la langue populaire dont ils se servaient, puis la littérature à qui elle servait d’instrument, enfin le peuple de la bouche duquel on l’avait prise. Popularisées encore davantage par la Confrérie de Cyrille et de Méthode (surtout par Chevtchenko), ces désignations ont fini par supplanter les termes officiels de « Petite Russie » et « Petit-russien », en dépit des efforts de la censure, qui ne pouvait souffrir le nom « d’Ukrainien ».