Cependant cet épanouissement d’espérance, cette floraison de projets ne dura pas longtemps. Tout ce qui fut réalisé ce fut l’abolition, en 1848, des privilèges des propriétaires fonciers. Cette réforme, accueillie par la population avec enthousiasme, lui parut comme une conquête sur l’éternel ennemi, la noblesse polonaise. On fêta encore longtemps la mémoire de cet évènement dans les campagnes, et en même temps cela rappelait au gouvernement les bonnes promesses qu’il n’avait pas eu le courage de tenir. Car la séparation de la Galicie ukrainienne sous une administration séparée, quoique déjà formulée par une loi, n’entra jamais dans la pratique. Comme on le sait, le gouvernement sortit bientôt d’embarras : en octobre la révolution à Vienne était déjà étouffée. La réaction qui s’en suivit fournit l’occasion à l’aristocratie polonaise de reprendre en main l’administration du pays et d’en écarter les notables ukrainiens, en jetant sur eux le soupçon de sympathiser avec la Russie orthodoxe.

En vain les personnalités « ruthènes » les plus notoires, le métropolite et les chanoines de la cathédrale en tête, s’évertuèrent-ils à donner les preuves de leur loyauté inébranlable à l’état et à la dynastie ; en vain rappelèrent-ils les services rendus par « les Tyroliens de l’Est », lors de la révolution ; en vain réprimèrent-ils toute allusion à la liberté et se gardèrent-ils dans leurs actions et dans leurs écrits de tout ce qui pouvait ressembler à de l’opposition et provoquer le mécontentement des milieux réactionnaires viennois — tout cela ne servit à rien. La noblesse polonaise resta maîtresse de la Galicie et les façons d’agir réactionnaires auxquelles s’étaient habitués les notables ukrainiens, n’aboutirent qu’à amener un dépérissement de la vie nationale, entre 1850 et 1860, qui nous paraît d’autant plus sombre et regrettable qu’il contraste plus vivement avec les belles espérances de 1848. La langue populaire, proclamée avec tant d’insistance comme l’unique instrument de la culture nationale, est obligée de faire place à la langue « d’instruction », un affreux jargon de l’ancienne langue littéraire, mâtiné d’archaïsmes russes. L’intérêt pour les mœurs du peuple va en s’affaiblissant ; la littérature dégénère.

Heureusement la Grande Ukraine remet au premier plan les intérêts vitaux. L’entr’acte causé par les représailles de 1847 prend fin à la première manifestation des tendances libérales du nouvel empereur Alexandre II, instruit par les pénibles expériences de la guerre de Crimée (1855). Sans doute le gouvernement ne se hâta pas d’abandonner, à l’égard des nationalités, les vieilles méthodes si en vogue sous le sombre règne de Nicolas Ier, mais il y eut, tout de même, quelques allégements. Les hommes politiques en exil obtinrent l’un après l’autre l’autorisation de retourner au pays et y reprirent leur besogne. La plupart s’assemblèrent à Pétersbourg où les nouvelles mœurs libérales s’acclimataient plus rapidement. Koulich, une personnalité si diversement douée, devient le centre de ce groupe pétersbourgeois, où il déploie une activité qui marquera dans l’histoire du mouvement. Kostomarov en fait partie ; il cherche avec le talent, qui lui est personnel, à populariser l’histoire, il voudrait baser les idées fédéralistes de 1846 sur la tradition historique. Chevtchenko, brisé par un douloureux exil, ne vient que pour finir ses jours dans son entourage. Parmi les nouveaux enthousiastes, il faut donner la première place à la jeune Marie Vilinska-Markovytch, connue sous le pseudonyme de Marko Vovtchok, l’auteur de ces excellentes nouvelles en miniature tirées de la vie populaire.

Les anciens projets de la Confrérie de Cyrille et de Méthode sur l’action révolutionnaire et la transformation de l’Europe orientale, ne semblent pas avoir trouvé à Pétersbourg un terrain favorable. Des tendances plus modérées y prévalaient, des tendances vers l’organisation et l’instruction, mises à l’ordre du jour par les réformes du tzar. Émanciper les paysans, organiser les villages dans de meilleures conditions, répandre l’instruction, créer une littérature populaire, éditer des manuels pour les écoles ukrainiennes, tel était leur programme qui rappelle les idées évolutionnistes des membres modérés de la Confrérie de Kiev. La revue mensuelle « Osnova » paraît (1861 à 1862) et devient l’interprète de ces idées devant le public, réalisant ainsi le projet d’une revue ukrainienne, née ici même vingt ans auparavant. Cette publication, malgré son existence éphémère, porta une grande animation dans la vie littéraire ; elle réunit autour d’elle les aînés — comme le romancier Storojenko et le poète Chtchoholiv — mais surtout la jeunesse, dont les coryphées débutèrent pour la plupart dans ses pages — comme les poètes Hlibiv et Konisky, les romanciers Mordovets et Netchouï-Levytsky, les savants Antonovytch, Jytetsky et beaucoup d’autres.

Il faut noter qu’elle apporta dans la littérature un nouveau ton, une dignité démocratique, humanitaire et civique, condamnant et repoussant toutes les tendances à la frivolité, dans laquelle les aînés, en imitant l’Énéïde travestie et les petits vers du XVIIIe siècle, étaient si souvent tombés.

Mais cela ne devait durer que quelques années. L’insurrection polonaise de 1863 fournit un prétexte au gouvernement pour arrêter la propagande ukrainienne. On mit en prison et on envoya en exil des patriotes « pour avoir organisé des cercles qui, sous l’apparence de sociétés éducatrices, ont pour objet de susciter dans le peuple du mécontentement contre le gouvernement et de viser à la séparation de la Petite-Russie ». On interdisait les écoles privées, supprimait les journaux ; la littérature et le mouvement ukrainien, furent dénoncés comme des intrigues et des inventions des Polonais. (Ces derniers d’ailleurs ne manquèrent pas d’accuser leurs anciens ennemis et d’exciter contre eux les autorités.) Un nouveau mot, mis en vogue par la guerre civile qui battait alors son plein aux États-Unis, « séparatisme », fut bientôt sur toutes les lèvres.

A l’occasion d’une plainte des bureaux de la censure de Kiev sur l’accroissement systématique des publications « en dialecte petit-russien », le ministre de l’intérieur, Valoueff, envoya, dans l’été de 1863, aux comités de censure sa fameuse circulaire, dans laquelle il exposait l’attitude du gouvernement à l’égard de la littérature ukrainienne et du mouvement national. « Il n’a jamais existé de langue petite-russienne distincte », écrivait-il, « elle n’existe pas et ne peut pas exister » ; le mouvement ne serait dû qu’à une manœuvre polonaise ; les censeurs recevaient l’ordre de ne plus laisser paraître à l’avenir de livres scientifiques ou religieux destinés « à la lecture élémentaire du peuple ». En vain le ministre de l’instruction publique protesta-t-il, le point de vue de Valoueff prévalut : trois ans plus tard la dite circulaire fut confirmée par un décret ordonnant aux censeurs de n’autoriser aucune publication populaire et de ne laisser passer aucun livre ukrainien sans l’avoir préalablement censuré, même les ouvrages volumineux, qui auraient dû, selon la loi, échapper à ces prescriptions. On poussa le zèle inquisitif jusqu’aux matières ethnographiques.

Il en résulta un nouvel arrêt dans le développement ukrainien en Russie, de sorte que les patriotes, interrompus au plus fort de leur activité, commencèrent à tourner leurs regards au delà des frontières, vers l’Ukraine autrichienne où le droit de parler et d’écrire n’était pas formellement dénié. Ils envoyèrent leurs contributions littéraires aux périodiques de Léopol, autour desquels se groupait la jeunesse, grande admiratrice de la littérature de l’Ukraine orientale, de Chevtchenko et de sa pléiade. Cet appui, prêté aux lettrés galiciens, aiguillonna leur courage, les incita à suivre les traces de leurs modèles et d’en adopter les principes démocratiques et radicaux. On vit bientôt paraître des écrivains de talent : le premier qui eut une importance générale pour l’Ukraine, fut Fedkovytch, « le rossignol de Bukovine », auteur de poésies et de nouvelles de valeur, écrites sous l’influence de Marko Vovtchok. Le mouvement populaire se dessine, s’accroît et bientôt donne le ton à la vie galicienne.

L’Autriche traversait les crises de 1859 et 1866. Le prestige du gouvernement était ébranlé par les défaites et, par suite, cette politique servile et ultra-conservatrice, que suivaient les milieux dirigeants, perdait de son autorité. Son impuissance était évidente. La noblesse polonaise reprit la haute main en Galicie, l’aristocratie magyare en Hongrie et elles s’appliquèrent à garrotter l’élément ukrainien, pour qu’il ne puisse les gêner dans leurs desseins. Les patriotes conservateurs, surtout dans le clan du clergé, indignés de se voir trahis par l’Autriche, se tournèrent vers la Russie. Celle-ci avait prêté ses soldats pour étouffer l’insurrection magyare, en 1849, et elle dut s’en servir encore, en 1863, pour jouer le même rôle chez elle, dans l’insurrection polonaise. Cela fit naître l’espoir que le tzar russe viendrait un jour ou l’autre délivrer la « Russie asservie » du joug des Polonais de l’Autriche-Hongrie. C’était la ferme opinion des milieux russophiles, ou « catsapes », comme les surnommaient leurs adversaires et ils se mirent à prêcher « l’unité du peuple russe des Carpathes jusqu’au Kamtchatka », l’unité de la langue littéraire russe et à s’opposer au mouvement populaire venu de l’Ukraine orientale, lui reprochant, entre autres crimes, ses tendances révolutionnaires.

Ils furent cependant bien loin d’atteindre le succès qu’ils espéraient. Au contraire, le mouvement populaire et démocratique continua à prendre des forces et le sentiment d’une solidarité avec les patriotes de la Grande Ukraine, pénétra jusque dans les masses profondes. Un redoublement de la persécution en Russie, vers 1876, fit affluer dans les pays autrichiens les énergies et les moyens, qui y vinrent renforcer les efforts indigènes et donnèrent plus d’unité au mouvement littéraire et politique.