[31] Comme président de Société des sciences de Kiev, je me rappelle un incident caractéristique. Cette société proposa un échange de publications à d’autres sociétés savantes, notamment à l’académie des sciences de Berlin et leur envoya la collection complète de ses publications. Les berlinois les renvoyèrent en remarquant qu’elles ne présentaient pour eux aucun intérêt. Autant qu’il m’en souvient, rien de pareil n’arriva même avec les institutions russes ou polonaises !

On la sentait venir à la tension des rapports austro-russes, depuis l’annexion de la Bosnie, et tous ceux que gênait le mouvement ukrainien et qui voyaient d’un mauvais œil l’extension qu’il avait prise pendant les dix dernières années, espéraient profiter de l’occasion pour l’anéantir. Et ils étaient nombreux : chauvins polonais en Galicie, chauvins russes dans la Grande Ukraine et tous les renégats à qui la renaissance ukrainienne semblait un reproche vivant. Aussi le premier coup de canon donna-t-il le signal d’une atroce persécution.

En Russie, dès le début de la guerre, on supprima les journaux ukrainiens. L’administration, usant largement des pouvoirs extraordinaires que lui donnait la loi martiale, se mit à arrêter les patriotes et à faire disparaître les organisations. La censure ne manqua pas l’occasion de renouveler arbitrairement les anciennes prescriptions que les publications ukrainiennes employassent exclusivement l’orthographe russe et les mit par ses exigences dans l’impossibilité de paraître.

La situation n’était guère plus supportable en Autriche. L’administration polonaise en Galicie, la bureaucratie hongroise dans les Carpathes, fortes de la puissance dont elles étaient revêtues en temps de guerre, s’apprêtèrent à rendre inoffensifs à jamais les intellectuels ukrainiens. Des centaines et des milliers de « suspects » furent arrêtés, exilés dans les provinces occidentales, parqués dans les camps de concentration ou jetés en prison. Lorsque les troupes russes franchirent la frontière les autorités civiles quittèrent le pays, mais les autorités militaires qui les remplacèrent pour un temps firent fusiller à leur gré et sans aucune forme de procès.

L’occupation par les troupes russes, en automne 1914, fut encore plus désastreuse. Le gouvernement du tzar ne crut-il pas tenir entre les mains le centre du mouvement ukrainien, oubliant que la Galicie n’avait été que son refuge depuis le décret de 1876, mais que son véritable berceau était l’Ukraine même ? D’ailleurs, les imputations calomnieuses d’une intrigue autrichienne ne continuaient-elles pas de circuler ? N’étaient-elles pas devenues comme une sorte d’hallucination des sphères officielles, qui auraient pourtant bien pu vérifier les faits ? Mais ne s’agissait-il pas d’une simple vengeance ? En tout cas les autorités russes se mirent à l’ouvrage avec acharnement.

On exila les intellectuels ukrainiens et même des citadins et des paysans qui semblaient avoir une certaine éducation. Femmes, vieillards, enfants étaient traînés de prison à prison ou menés en exil dans la Russie orientale ou la Sibérie, sans vêtements, sans souliers, dans un état de détresse épouvantable. Les institutions et les publications nationales furent supprimées, la langue ukrainienne fut chassée de l’école et de l’administration, où l’on n’admit plus que le polonais et le russe. Ce fut un rude coup et tout-à-fait inattendu pour la population qui s’apprêtait à accueillir avec joie la réunion de toutes les terres ukrainiennes, même sous le régime beaucoup plus sévère du tzar.

Lorsque au printemps de 1915 l’offensive allemande commença à se faire sentir en Galicie et en Volhynie, les persécutions reprirent avec de nouvelles horreurs. La population ukrainienne fut forcée par la pointe des baïonnettes russes à évacuer le pays de Kholm, la Volhynie et la Podolie, menacés par l’ennemi. Les paysans durent amener leurs bestiaux et leurs chariots, chargés d’outils et de hardes jusque dans les gouvernements de la Russie orientale, qui leur furent assignés pour résidence. On incendiait les villages, on détruisait tout, pour ne rien laisser à l’ennemi. De longs trains de fourgons non chauffés, bourrés à éclater, sans qu’on eût pris aucune précaution hygiénique ou assuré le ravitaillement, roulèrent jusque dans le creux de l’hiver vers Moscou, Kazan, Simbirsk et Perm, où débarquaient des spectres hagards, transis de froid, pour qui aucun asile n’avait été préparé. Il se passa des choses incroyables. Un médecin qui fut chargé de recevoir quelques-uns de ces trains, chargés de soi-disant réfugiés, m’a raconté qu’il ouvrit un jour un de ces fourgons, bondé seulement de petits enfants, qui avaient dû y rester évidemment enfermés pendant plusieurs jours, sans soins et sans nourriture ; il y en avait de morts, d’autres étaient devenus fous.

Et même en exil le poing russe continuait à peser sur les malheureux. Tandis qu’on permettait aux autres nationalités d’organiser des secours pour leurs compatriotes réfugiés, de faire des collectes, d’arranger des écoles et des asiles pour les enfants, cela était défendu pour les Ukrainiens. Les Russes d’un côté, les Polonais de l’autre prenaient bien soin de ne laisser apparaître aucune trace de l’organisation nationale : les évacués de Galicie étaient confiés aux comités polonais, ceux de l’Ukraine aux comités russes.

Ce n’est évidemment qu’un trait d’horreur à ajouter aux atrocités qui ont accompagné la guerre mondiale, un souffle dans le tourbillon, mais il fallait constater que, profitant des circonstances exceptionnelles et de l’abolition des garanties constitutionnelles, les Russes et les Polonais ont fait tout leur possible, pour anéantir le mouvement ukrainien.

XL.
La révolution. Proclamation de la République Ukrainienne.