L’auteur qui, durant ces pénibles années, a parcouru l’Ukraine, s’est trouvé au milieu des réfugiés et des évacués, qui a été arrêté et exilé lui-même, se voit obligé de souligner que, malgré tout l’acharnement que l’on mettait à supprimer le mouvement ukrainien, ses partisans ne perdirent pas courage. Tous ces gens avaient à subir de terribles épreuves : les soldats étaient contraints de faire une guerre fratricide pour des buts qui leur étaient parfaitement étrangers ; les prisonniers, les évacués, les exilés, arrachés du pays natal, avaient à endurer une vie insupportable, et, malgré tout, tous étaient convaincus que les persécutions n’arriveraient pas à étouffer l’énergie nationale, que, au contraire, le régime vermoulu, qui asservissait les nations et les classes sociales, approchait de sa fin, qu’il fallait s’attendre à des changements radicaux et s’y préparer.
La révolution arriva. Elle commença vers le début de mars à Pétersbourg, avec la participation efficace des Ukrainiens qui avaient préparé le soulèvement dans un des régiments territoriaux de la garde. La nouvelle de cet évènement et de la chute du tzarisme fut accueillie en Ukraine comme un appel depuis longtemps attendu à la liberté. Quoique les organisations eussent été supprimées, la presse anéantie, les patriotes dispersés, la population ukrainienne se mobilisa extrêmement vite pour accomplir la révolution.
Toutes les étapes reconnues nécessaires par le travail consciencieux des intellectuels, des guides de la pensée nationale et annoncées au peuple par les orateurs populaires, furent franchies l’une après l’autre, à l’étonnement général, avec ordre et discipline, comme si tout eût été arrangé d’avance[32].
[32] Nous n’esquissons ici la révolution qu’en traits généraux ; on en trouvera les détails exposés dans plusieurs ouvrages spéciaux.
Les partis qui s’étaient créés avec les premiers battements de la vie ukrainienne, de 1905 à 1907, s’étaient étiolés sous la réaction qui suivit et avaient disparu. Ce fut un groupe d’intellectuels, comprenant des gens de plusieurs partis et connu sous le nom de « Société des progressistes ukrainiens », l’union des sociétés des étudiants et quelques autres organisations ukrainiennes de Kiev qui prirent maintenant l’initiative de créer une représentation nationale. Avec le concours de divers groupes locaux, on installa à Kiev, le 20 mars (nouveau style) 1918, sous le nom de Rada Centrale, le nouvel organe national, qui fut reconnu comme tel par la population ukrainienne, dès que la nouvelle de sa formation se fut répandue dans le pays. Son premier acte fut d’organiser à Kiev une grande manifestation nationale pour le premier avril suivant. Une foule immense se réunit sur la place Sainte Sophie et cette assemblée prit la résolution que l’on commençât tout de suite à organiser l’autonomie de l’Ukraine et que le gouvernement provisoire de Russie eût à reconnaître cette autonomie dans le cadre le plus large possible, s’il voulait attacher le peuple ukrainien aux intérêts du nouveau régime.
Ensuite la Rada Centrale convoqua un congrès national afin de procéder à de nouvelles élections qui lui donneraient le caractère d’une véritable représentation du peuple ukrainien entier habitant sur le territoire de la Russie. Ce congrès se tint du 19 au 21 avril ; malgré les difficultés des communications, il s’y trouva des délégués de toutes les parties de l’Ukraine, notamment un grand nombre de paysans et de soldats (près de 900 mandataires munis de pleins-pouvoirs). La nouvelle Rada Centrale fut composée : des délégués des provinces, de ceux des organisations militaires, paysannes et ouvrières, des représentants des partis politiques et des sociétés nationales qui avaient travaillé à l’éducation du peuple.
Le programme de ce conseil était d’abord purement politique ; il s’agissait d’organiser l’autonomie du pays dans ses limites ethnographiques et de fédéraliser la Russie. Toutes les questions qui auraient pu briser la bonne entente entre les partis et les classes furent provisoirement écartées. Cependant, un mois plus tard, comme le pouvoir central de Russie prenait des mesures qui tendaient à la centralisation des richesses du pays, la Rada dut élargir son programme et y inscrire certains principes économiques, sur lesquels il fallut s’entendre, qui devaient surtout sauvegarder les intérêts matériels de l’Ukraine et assurer le libre développement des classes ouvrières.
Cependant ce n’était pas cela qui absorbait le plus les forces politiques de la nation : l’organisation de l’armée sur les bases de la nationalité passa tout à coup au premier plan et donna une nouvelle impulsion à l’activité publique par l’entrée en ligne de l’élément militaire. C’était d’ailleurs bien naturel que ce fût dans l’armée, où se trouvait alors la partie la plus active de la population[33] et où les formations militaires donnaient plus de facilité pour s’organiser en masse, que le mouvement national trouvât le plus sûr écho. Il n’en reste pas moins remarquable que les soldats ne furent point du tout pris au dépourvu et qu’ils surent sur le champ énoncer clairement leurs réclamations : formation de nouvelles unités militaires purement ukrainiennes ; retrait des contingents déjà versés dans l’armée, pour en former des unités séparées.
[33] On estime qu’il y avait alors dans l’armée environ 4 millions d’Ukrainiens.
Ce qui donna le branle à cette action ce fut la création, déjà entamée sous Nicolas II, de légions nationales polonaises et cela justement, par un défaut de sens qui équivalait à une provocation, sur le territoire même de l’Ukraine. Les sphères militaires ukrainiennes de leur côté, en s’appuyant de cet exemple, réussirent à obtenir l’autorisation d’organiser un régiment de cosaques avec les volontaires de leur pays qui n’étaient pas soumis au service. A cet appel firent écho des milliers de leurs compatriotes déjà rassemblés à Kiev dans les camps de répartition et qui déclarèrent ne vouloir marcher à l’ennemi que sous les couleurs nationales. Les autorités militaires et les organisations locales russes, défavorables aux Ukrainiens (un de leurs leaders ne les avait-il pas menacés des « baïonnettes révolutionnaires » ?) firent battre la générale et par leur manque de tact dans la circonstance rendirent la situation encore plus tendue.