L’émotion s’empara de l’armée. Les délégations arrivèrent l’une après l’autre à la Rada Centrale et le congrès militaire, convoqué pour le 5 mai, réunit les représentants de près d’un million de soldats. Le mouvement ukrainien était devenu une force très réelle. D’autre part, l’armée formulait des réclamations politiques d’une manière très énergique et exigeait que la Rada prît des mesures décisives et immédiates pour les satisfaire.

Ce conseil pour remplir les vœux de ses mandants envoya à Pétersbourg une nombreuse délégation afin de soutenir auprès du gouvernement central les réclamations, qui avaient du reste été déjà présentées aux autorités par l’organisation ukrainienne de cette ville. On exigeait que le gouvernement manifestât clairement son attitude au sujet de la question ukrainienne, qu’il reconnût formellement au pays son droit à l’autonomie la plus large, admise du reste dans le traité de 1654 avec la Russie et ensuite iniquement violée par les Romanoff. L’Ukraine devait rentrer en possession de ses droits, de même qu’on avait restitué à la Finlande sa constitution violée et même reconnu l’indépendance de la Pologne, si l’on voulait conserver les sympathies et obtenir l’aide du peuple ukrainien.

Le gouvernement nomma une commission spéciale, pour délibérer sur ces réclamations avec les envoyés de Kiev. Puis se fondant sur l’avis des spécialistes, le conseil des ministres, dans les derniers jours de mai, à l’unanimité des voix, par conséquent avec le consentement des ministres socialistes aussi bien qu’avec celui de ses membres appartenant aux partis bourgeois, refusa d’admettre les demandes de la Rada. Il exprimait en même temps le doute que cet organe pût être considéré comme le représentant de l’opinion publique ukrainienne.

La nouvelle de cette décision arriva à Kiev au moment où venait de se réunir dans cette ville un grand congrès de députés paysans, envoyés par des milliers de communes. A peu près en même temps, on apprenait que le ministre de la guerre venait d’interdire le deuxième congrès militaire que l’on avait convoqué pour le 4 juin, afin de laisser le temps aux unités du front, qui n’avaient pu être représentées au premier congrès, d’envoyer leurs délégués. L’attitude du gouvernement souleva l’indignation dans l’assemblée paysanne. Elle reconnut la Rada Centrale comme pouvoir suprême du peuple, choisit dans son sein un certain nombre de membres — deux par département (ouiezd) — pour y siéger et se sépara, après avoir formulé ses réclamations dans la forme la plus catégorique.

Le congrès militaire, qui se réunit en dépit de la prohibition, se montra d’autant plus énergique que le peuple devenait plus impatient de cette sorte de tutelle russe. Cette assemblée qui comprenait les représentants de plus d’un million et demi d’hommes, constituait une force morale encore plus considérable que le premier congrès. Les délégués, rassemblés sur la place Sainte Sophie, au nombre de plusieurs milliers, prêtèrent serment de ne point quitter Kiev avant que les droits de l’Ukraine aient été assurés. Ils exigèrent de la Rada qu’elle prît en main elle-même l’organisation de l’autonomie, puisque l’attitude du gouvernement ne laissait place à aucun espoir. Et, comme l’avaient fait les paysans, ils élurent un certain nombre de délégués pour prendre part aux travaux de ce conseil suprême. L’assemblée ainsi accrue de nombreux collaborateurs (le congrès des ouvriers y envoya encore un mois plus tard ses délégués) prit un tout autre caractère et se vit obligé de prendre en considération les vœux si clairement exprimés du peuple et, dans son premier universal[34] du 10 (23) juin, elle proclama le principe que « dorénavant le peuple ukrainien se chargeait lui-même d’arranger sa propre vie ». Elle y faisait appel aux populations et à toutes les autorités de l’Ukraine, pour qu’elles collaborassent étroitement avec elle, qu’elles remplaçassent par des élections les personnes hostiles ; elle proclamait la nécessité d’un impôt national, dont le rendement servirait à couvrir les dépenses nécessitées par l’organisation du pays ; enfin, toutes les nationalités étaient engagées à s’entendre pour pouvoir coopérer à l’établissement du nouveau régime de liberté.

[34] Ce terme ancien désignait une proclamation destinée à la population entière. Il fut accepté par la Rada pour ses manifestes les plus importants qui contenaient des déclarations de principe. Il y en eut 4 en tout, promulgués les 10. VI, 3. VII, 7. XI 1917 et 9. I 1918 ancien style. Le nouveau calendrier fut introduit en Ukraine le 1er mars 1918.

Cet universal fit une grande impression sur les masses, en dépit de sa modération et du ton prudent de ses prescriptions ; mais c’était la parole d’un pouvoir nouveau. On crut y entendre la voix de la volonté nationale ; même ceux qui récemment encore affirmaient que la Rada Centrale n’exprimait la volonté de personne et que le mouvement ukrainien n’était que la chimère de quelques intellectuels. Cette impression ne fit que s’accentuer lorsque, quelques jours plus tard, la Rada nomma son organe exécutif, « le Secrétariat général ». La population salua de ses acclamations ce nouveau pas en avant vers l’autonomie et même il trouva de la sympathie dans les cercles allogènes, qui virent d’un bon œil la formation d’un pouvoir pouvant remplacer le mécanisme gouvernemental, qui donnait déjà des signes non équivoques de paralysie avant-coureurs d’une catastrophe.

Cela donna à réfléchir à Pétersbourg, surtout après la grandiose manifestation arrangée dans cette ville par les soldats et ouvriers ukrainiens qui s’y trouvaient alors. Les ministres socialistes reconnurent la nécessité de faire des concessions sincères et définitives : le 28 juin arrivèrent à Kiev les ministres Kerensky (parti socialiste révolutionnaire), Tsereteli (socialiste démocrate) et Terechtchenko (du parti constitutionnel démocratique) pour s’entendre sur la question. Ils apportaient un projet reconnaissant de fait l’autonomie de l’Ukraine, comme celle que le Caucase méridional avait déjà obtenue, mais à titre d’exception, car les ministres exigeaient que les Ukrainiens renonçassent à leur idée de refondre l’empire sur les bases d’un système fédératif.

Ils posaient, en outre, comme condition que la Rada se transformât d’organe national en organe général du pays, c’est-à-dire, qu’elle reçût dans son sein les représentants des organisations non-ukrainiennes. C’était déjà en train de s’accomplir. Les groupes allogènes révolutionnaires de Kiev, qui s’étaient d’abord montrés si méfiants et quelquefois si hostiles, avaient changé d’attitude sous l’influence des évènements, particulièrement après la publication de l’universal de juin. Ils voulaient bien se rapprocher de la Rada et collaborer avec elle, surtout — et c’était une condition inéluctable pour quelques-uns d’entre eux — si elle était reconnue par le gouvernement de Russie. Les ministres trouvèrent l’entente en bonne voie et virent, après s’être informés des deux côtés, que la question ne présentait aucune difficulté.

Ils proposèrent au bureau de la Rada et au Secrétariat général d’élaborer ensemble une déclaration, contenant les principes fondamentaux d’une autonomie de fait pour l’Ukraine, qui serait publiée en même temps par le gouvernement de Pétersbourg et par la Rada de Kiev. Ils n’insistèrent pas pour faire renoncer les Ukrainiens à leurs idées fédéralistes, ce à quoi ceux-ci se seraient formellement refusé. Mais ils pressaient les pourparlers pour aboutir immédiatement à une entente définitive au sujet de l’autonomie, car ils se flattaient, à tort d’ailleurs comme les évènements l’ont prouvé, de mettre devant un fait accompli ceux de leurs collègues dont ils redoutaient l’opposition. Le Secrétariat général reconnut la valeur de ce motif et fit adopter à la hâte par la Rada la déclaration élaborée en commun.