Mais dans le conseil des ministres l’affaire ne passa pas si facilement : les constitutionnels démocrates s’y opposèrent avec acharnement et en fin de compte donnèrent leur démission. Ce ne fut qu’après leur sortie que le cabinet, composé maintenant des seuls socialistes, put adopter l’entente et, le 3 juillet, la déclaration ministérielle et l’universal de la Rada furent publiés en même temps.

La dite déclaration contenait la déclaration de reconnaissance de la Rada Centrale, complétée des représentants des groupes allogènes, comme organe suprême révolutionnaire de l’Ukraine. Le Secrétariat général, comprenant également un certain nombre de membres non-ukrainiens, devait servir au gouvernement général d’organe exécutif pour administrer ce pays ; sa compétence serait fixée en détails par un statut à établir par la Rada Centrale.

Cette dernière assemblée, en effet, en conformité avec les principes promulgués, accueillit les délégués des organisations allogènes dans son sein et en mit aussi dans la Petite Rada, qu’on venait d’élire. Le comité qui portait ce nom était chargé de toutes les fonctions de l’assemblée principale pour le temps où celle-ci ne siégeait pas, car il aurait été difficile de la convoquer à l’époque des travaux des champs. De sorte que cet organe concentrait tous les travaux entre ses mains, en faisait le rapport et remettait les questions les plus importantes aux assemblées générales qui se réunissaient environ chaque mois pour de courtes sessions. En se basant sur le dernier recensement qui accusait une proportion d’environ 24% de non-ukrainiens dans les frontières strictement ethnographiques et comme il n’était pas possible de fixer sur le champ les frontières politiques, on décida d’accorder 30% en chiffre rond des sièges aux allogènes. C’est là-dessus que l’on forma le complément de la Petite Rada[35], le Secrétariat général fut également refondu et l’on se mit à élaborer le « Statut du pouvoir suprême en Ukraine ».

[35] Elle comprenait en tout 58 membres : 40 ukrainiens et 18 allogènes, dont 14 représentants des conseils des paysans, des ouvriers et des soldats, 34 délégués des partis (6 seulement des partis non-socialistes). Le bureau avait été élu par la Rada Centrale au système nominatif et personnel. Cette dernière assemblée, une fois complétée, comptait 702 membres qui se partageaient en groupes dont les principaux étaient : délégués du conseil des paysans (212), du conseil des ouvriers (100), du conseil de soldats (158), des conseils locaux des ouvriers et des soldats (dans les 50), députés des provinces (50), représentants des partis socialistes (100).

Après de longs débats il fut adopté à l’unanimité, le 16 juillet, par la Petite Rada. Cette manifestation de l’accord de tous les représentants, en votant « la première constitution de l’Ukraine », comme on disait alors, souleva l’enthousiasme général. Ce fut un des plus beaux moments de cette année mémorable. On y vit les commencements d’un régime stable, consolidant en Ukraine les conquêtes de la révolution. Les principaux points de cette constitution étaient les suivants : Le Secrétariat général de la Rada Centrale de l’Ukraine constitue l’organe suprême du pouvoir dans le pays. Il est nommé par la Rada Centrale, est responsable devant elle et doit être confirmé dans ses fonctions par le gouvernement provisoire de Russie. Tous les organes administratifs de l’Ukraine lui sont soumis. Il transmet au gouvernement central pour être ratifiés les projets de lois discutés et adoptés par la Rada Centrale. Toutes les lois du gouvernement provisoire entrent en vigueur dès le jour de leur publication en langue ukrainienne dans le « Messager officiel de l’Ukraine ».

Cependant le statut, si favorablement accueilli en Ukraine, ne fut pas ratifié par le gouvernement de Russie et dès lors s’accuse le conflit entre Kiev et Pétersbourg qui ira tous les jours en s’envenimant jusqu’à ce qu’il aboutisse à la séparation complète.

Le moment était grave en Russie : le parti de l’extrême gauche ou bolchéviste, avait voulu profiter de ce que les ministres bourgeois étaient sortis du cabinet pour s’emparer du pouvoir. Le cabinet socialiste avait réussi à faire échouer le soulèvement, mais il était tombé lui-même entre les mains de la bourgeoisie. L’offensive en Galicie imposée par Kerensky sous la dictée des alliés à l’encontre de toutes les règles du bon sens, aboutit à un désastre, où s’effondra le dernier reste de discipline qu’il pouvait encore y avoir dans l’armée et, en même temps, le prestige du gouvernement révolutionnaire. Les éléments bourgeois revenus dans le cabinet, avaient des idées tout autres sur une série de questions, notamment sur celle de l’Ukraine et ils ne se croyaient pas obligés par la déclaration du 3 juillet. Après de longs ajournements que l’insistance des secrétaires généraux ne parvenait pas à raccourcir, le conseil des ministres, sans tenir compte du « statut », présenté à sa ratification, publia, le 4 août, sa propre « Instruction provisoire au Secrétariat général », après avoir négligé de s’entendre soit avec les secrétaires, soit avec la Rada. C’était détruire l’entente construite avec tant de peines.

La dite « Instruction » limitait les pouvoirs du secrétariat général à cinq provinces au lieu de dix. Elle excluait de son ressort la guerre, la justice, le ravitaillement, les voies de communications, les postes et télégraphes et, pour ce qu’elle lui laissait, elle réservait le droit au gouvernement central d’intervenir directement dans les affaires d’importance exceptionnelle. Elle remettait à plus tard de régler les rapports mutuels entre le secrétariat et le gouvernement central, comme si elle voulait considérer comme nuls et non avenus les accords précédents et elle fournissait à plaisir les sujets de malentendus, qui auraient pu faire de l’autonomie un terme vide de sens.

L’indignation provoquée fut partagée de toute la population. Ne divisait-elle pas arbitrairement le territoire ukrainien ? Ne brisait-elle pas l’unité nationale ? Pourquoi séparer le gouvernement de Charkov de celui de Poltava, de ceux de Kiev et de Podolie, ceux de Kherson et de Cathérinoslav ? C’était une absurdité pour quiconque connaissait l’état des choses. A la session de la Rada Centrale, qui siégeait à ce moment, « l’Instruction » fut l’objet de critiques acerbes de la part des secrétaires et des représentants. Cependant le secrétariat général conseilla à l’assemblée de ne pas se montrer intransigeante et la majorité se laissa convaincre. Après avoir donné carrière à ses justes critiques, elle décida de présenter pour le moment à l’approbation du gouvernement de Moscou un secrétariat général investi des fonctions déterminées par « l’Instruction » et de se servir de ce que l’on avait obtenu pour organiser le pays sur une nouvelle base. Quant aux questions principales il fallait s’apprêter à pouvoir les résoudre favorablement à l’assemblée constituante de toute la Russie et à la Constituante de l’Ukraine, qui devaient être toutes deux convoquées dans le plus bref délai.

Les hommes politiques qui se trouvaient au gouvernail ne voulaient pas se laisser prendre à la provocation que la bourgeoisie russe cachait sous la forme de « l’Instruction », ils désiraient éviter la lutte ouverte et décisive qui aurait suivi la rupture. D’ailleurs, les nouveaux membres de la Rada s’y seraient opposés, les représentants des partis russes, des israélites et même une partie de la démocratie ukrainienne, notamment le parti socialiste démocrate, pas très nombreux, mais influent, qui étaient de cet avis. C’était, en effet, le moment du triomphe de la réaction en Russie, alors que la bourgeoisie, les capitalistes et la grande industrie faisaient sentir leur influence à « l’assemblée d’état », convoquée à Moscou à cette époque, et que quelques membres du cabinet, y compris des socialistes, préparaient avec le général Korniloff la dictature militaire. La démocratie ukrainienne se tenait loin de cette activité réactionnaire, mais, à cause même de cela, elle hésitait à entrer ouvertement en lutte avec le gouvernement[36].