[36] Cette abnégation devait coûter cher à l’Ukraine, qui en restait, du reste, sous une impression pénible. A ce moment je priai la Rada Centrale de me décharger du poste de président que j’occupais depuis sa formation. Mais, les partis exprimèrent le désir que je restasse de peur de jeter l’alarme dans la population. Malgré l’épuisement de mes forces, j’ai obéi et je suis resté à mon poste — usque ad finem.
Pour donner un contre-poids à la haine que lui portait la bourgeoisie russe, elle chercha amitié et soutien chez les autres peuples de l’empire ayant soif de liberté et tâcha de les unir sous la bannière du fédéralisme et de la démocratie. Nos compatriotes se refusèrent de participer au conseil prétendu « démocratique », qui avait été convoqué pour le milieu de septembre, dans l’espoir de donner au gouvernement russe coalisé l’appui populaire, pour qu’il pût continuer dans ses tendances centralistes et réactionnaires. Mais, vers la même date (8–15 septembre) on réunit à Kiev le « Congrès des peuples », pour célébrer la venue prochaine de la fédération.
L’idée en était venue au congrès national ukrainien du mois d’avril. On sait que le principe d’une fédéralisation de tous les peuples de l’empire, devenus libres et autonomes, avait été, dès 1846, un des axiomes politiques de la démocratie ukrainienne. Il avait été repris et clairement exposé par la fraction ukrainienne à la première Douma et encore au début de la révolution. C’est pourquoi le congrès d’avril avait chargé la Rada Centrale de convoquer à Kiev toutes les nationalités intéressées. Par suite des circonstances les convocations n’avaient pu être lancées qu’au mois d’août, de sorte que l’on ne se réunit qu’une semaine avant le « conseil démocratique » ci-dessus mentionné. Le moment était, en effet, bien choisi pour déclarer urbi et orbi que le seul moyen de sauver la Russie de la décomposition et d’une ruine certaine, c’était de la fédéraliser. Un remède salutaire s’il avait pu être appliqué à temps.
L’état des esprits pendant le congrès fut des plus francs et même enjoué. C’était la première assemblée de ce genre, quoiqu’on en eût déjà parlé avant la guerre. Les peuples suivants y étaient représentés : les Estoniens, les Lettons, les Lithuaniens, les Polonais, les Blancs-Russes, les Ukrainiens, les Roumains de la Bessarabie, les Tartares de la Crimée, les Géorgiens, les Turcs de l’Azerbaïdjan et les Israélites. Des partis russes, seuls les socialistes révolutionnaires envoyèrent leurs délégués pour marquer que le fédéralisme était inscrit à leur programme, mais ils ne prirent pas une part active aux travaux du congrès. Les cosaques, en revanche, y déployèrent un zèle des plus méritoires. Toutes leurs douze armées y avaient envoyé leurs représentants, qui insistèrent sur leur caractère national distinct du peuple russe et exigèrent que leurs desiderata fussent traités sur le même pied que ceux des autres peuples de la Russie[37].
[37] Il faut noter que leurs délégués venaient du front et non de l’intérieur du pays et qu’ils représentaient l’opinion de la partie la plus démocratique et la plus avancée des intellectuels cosaques. Quand les hommes politiques ukrainiens, dans leurs efforts postérieurs, voulurent s’appuyer sur elle, ils ne récoltèrent que des déboires.
L’assemblée décida à l’unanimité qu’il était nécessaire de présenter les revendications suivantes : réorganisation d’une république fédérative russe, comprenant les états autonomes formés sur les territoires nationaux, et les groupements politiques et autonomes exterritorialisés des nationalités ne possédant pas de territoire distinct, notamment les israélites ; participation des représentants des nationalités à la conférence de la paix ; convocation d’assemblées nationales chargées de régler les rapports des états fédérés avec le pouvoir central et d’organiser l’administration intérieure de ces pays.
Ces résolutions furent transmises au gouvernement de la Russie par son représentant au congrès et envoyées par une délégation nommée à cet effet au « Conseil démocratique ». Ce dernier leur fit un accueil des plus défavorables. Il paraît que Kerensky les reçut avec plus de sympathie : il les proposa à la délibération du conseil des ministres, mais la majorité se prononça contre la fédération et réduisit la question à une « autonomie culturelle ». Ce furent les socialistes révolutionnaires russes qui, après avoir manifesté à Kiev leur solidarité, firent tous leurs efforts pour faire échouer cette affaire.
Le centralisme l’emportait. Le bloc gouvernemental, pensant que le « Conseil démocratique » consoliderait sa position, passablement ébranlée par l’attentat de Korniloff, crut se trouver en état de retirer les concessions qu’on avait été obligé de faire, surtout à l’Ukraine.
L’autonomie de ce pays n’avait pas été réalisée, même dans les modestes limites fixées par l’instruction du 4 août. L’administration centrale continuait de diriger les affaires sans se soucier du Secrétariat Général ; on ne mettait pas de fonds à sa disposition, on ne tenait compte ni de ses rapports, ni de ses réclamations ; on avait soin de lui mettre partout des bâtons dans les roues, pour le discréditer aux yeux de la population, en démontrant son impuissance. Le sénat russe, cette relique de l’ancien régime, que l’on avait oublié au milieu du fracas révolutionnaire, se rappela au souvenir du peuple en refusant de promulguer l’instruction du 4 août et lui ôtant ainsi toute valeur légale. Enfin le gouvernement osa soulever la question de l’existence légale de la Rada et du Secrétariat général. Ce dernier avait présenté à la Rada Centrale le programme de ses travaux, dans lequel il mentionnait entre autre les travaux préparatoires pour la convocation de l’assemblée Constituante de l’Ukraine. Le gouvernement de Kerensky y trouva le prétexte d’un procès politique contre les organes en question. Il chargea le procureur général de Kiev d’instruire l’affaire et de prendre les mesures coercitives appropriées. Quant aux secrétaires généraux, ils furent mandés à Pétersbourg « aux fins d’instructions », mais en réalité pour que l’on pût facilement les appréhender.
Cependant le gouvernement ne se rendait pas compte des changements profonds apportés en Ukraine par six mois de révolution. Tandis que sa propre autorité devenait de plus en plus vacillante, celle de la Rada ne faisait que s’accroître, car la vie ukrainienne se concentrait vers Kiev et abandonnait le gouvernement russe. Il n’inspirait plus de confiance à personne. Sa politique astucieuse et maladroite à l’égard des nationalités avait ouvert les yeux des neutres et rempli d’indignation la population ukrainienne. Au congrès des soldats (le troisième) rassemblé à cette époque à Kiev (le 20 octobre) en même temps que la session de la Rada, il fut décidé de considérer la dernière ordonnance du gouvernement de la Russie comme un casus belli, de rompre définitivement avec lui et d’engager ouvertement la lutte. On comptait sur l’appui de l’armée, qui était certain, et sur celui de la population, qui était très probable. Toutefois les secrétaires généraux, fidèles à leur tactique de ne laisser aucune prise au reproche, proposèrent qu’il serait mieux d’essayer encore une fois de s’entendre. Malgré le mécontentement soulevé par leur proposition, ils se rendirent à Pétersbourg, où ils apprirent à leur arrivée, qu’on leur avait déjà préparé leurs appartements dans la prison. Mais il n’y avait plus personne pour les y mettre : le gouvernement venait d’être renversé par le second soulèvement bolchéviste.