Il se passa alors plusieurs semaines pendant lesquelles la République russe se trouva dans un état d’anarchie complète et tomba en pièces. A Pétersbourg les bolchéviks, en possession du pouvoir, organisèrent leur gouvernement, mais à l’armée et dans les provinces la situation resta longtemps confuse. On espérait que le gouvernement de coalition se rétablirait bientôt, aussi ne se pressait-on pas de reconnaître le conseil des commissaires bolchévistes. D’un autre côté, on montrait une certaine réserve à l’égard de la restauration, car l’on craignait, le passé était là pour le dire, que le triomphe de la coalition n’amenât une réaction encore plus terrible. Dans les pays allogènes, anciennement annexés à l’empire russe, on essayait de parer à l’un et à l’autre danger : considérant ce qui se passait à Pétersbourg comme une affaire d’importance locale et purement « russe », on se hâta d’organiser la vie territoriale afin de prévenir l’anarchie et la guerre civile.

Les évènements qui se déroulèrent à Kiev sont caractéristiques à cet égard. Les autorités militaires, espérant profiter de la situation critique pour écraser d’un seul coup le bolchévisme et le mouvement ukrainien qu’ils dénonçaient comme son complice, mobilisèrent tout ce qui se trouvait sous la main : régiments de cosaques, volontaires tchéco-slovaques, les pupilles des écoles militaires. Alors les Ukrainiens constituèrent un bloc révolutionnaire, sous le nom de « Comité de sauvegarde de la révolution », qui réunissait toutes les organisations de gauche, ukrainiennes et non ukrainiennes, y compris les bolchéviks, et qui se proclama détenteur suprême du pouvoir sur tout le territoire de l’Ukraine. La contre-révolution centraliste devait par là échouer. Son attaque contre les conseils d’ouvriers et de soldats ne réussit qu’à faire arrêter les autorités militaires, qui furent expulsées de la ville. Kiev et les autres centres importants de l’Ukraine repassèrent sous le pouvoir du Secrétariat général.

Mais cet état de fait devait être établi en droit. Le Secrétariat général ne pouvait continuer à exister en tant qu’organe d’un gouvernement central qui n’existait plus. Il fallait qu’il se constituât lui-même comme gouvernement de l’état ukrainien. Déjà vers la fin du mois d’octobre le congrès militaire s’était prononcé assez clairement en ce sens, mais cela ne satisfaisait pas les partis. Ils ne croyaient pas qu’il fallût se borner à une proclamation de simple forme, ou, pour mieux dire, à déclarer restaurée la république ukrainienne abolie par les Romanoff. Ils voulaient, en même temps, bien marquer le caractère démocratique et socialiste de cette nouvelle république et formuler les principes fondamentaux de son programme social, ce qui demandait une entente entre les partis. On y arriva cependant et les nouvelles directives furent exposées tout au long dans le IIIème universal adopté et promulgué par la Rada Centrale le 7 (20) novembre 1917.

Cette loi fondamentale établissait une « République ukrainienne du peuple » en union fédérative avec la République russe ; elle fixait à grands traits les limites de son territoire. Elle abolissait le droit de propriété privée sur toutes les terres susceptibles d’être cultivées, introduisait la journée de travail de huit heures, proclamait le principe du contrôle de l’état sur la production, enfin elle promettait que tous les moyens seraient employés pour terminer la guerre aussitôt que possible.

Tout en remettant à la Constituante de toute la Russie et à celle de l’Ukraine le soin d’arrêter en détail les formes de l’organisation de l’état, elle fixait les élections pour cette dernière assemblée au 27 décembre (anc. style) et la convoquait pour le 2 janvier (anc. style).

Cet universal passa à une grande majorité des voix ; seules quelques fractions russes s’abstinrent de voter. Il fut accueilli avec une profonde satisfaction par la population ukrainienne. Dorénavant la vie nationale allait pouvoir se développer librement sans être entravée par la politique russe encore aveuglée par la vieille tradition centralisatrice. L’Ukraine désirait d’abord régler ses rapports avec Pétersbourg, en reconnaissant les soviètes comme le gouvernement de la Russie, au sens strict du mot (c’est-à-dire le pays et l’état des Grands-Russes) et lui proposer de former une fédération en commun avec les autres pays qui s’étaient formés en états distincts et qui voudraient en faire partie. Le Secrétariat général, chargé de cette mission par la Rada, entama des pourparlers dans ce but, mais on se heurta à l’attitude intransigeante des soviètes, qui proclamaient bien « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, voire jusqu’à la séparation complète », mais qui ne voulaient entendre parler de l’application de ce principe que lorsque tout le territoire de la Russie et les administrations locales auraient adopté en pratique le régime bolchéviste. Le but de la révolution n’était-il pas la transformation sociale ? Toutes tendances nationales, toute opposition à leurs principes leur semblaient des manœuvres contre-révolutionnaires. Il n’était pas possible de s’entendre.

Mais en ayant exclusivement en vue les réformes socialistes, les soviètes oubliaient que la situation des autres peuples de la Russie n’était pas la même que pour les Grands-Russes. Pour ceux-ci la question nationale ne se posait pas, rien ne menaçait leur indépendance, tandis que les personnages responsables qui tenaient en main la destinée des autres nations ne pouvaient faire autrement que de se servir de cette révolution pour leur assurer l’indépendance politique et la plénitude de leurs droits. Et comme ces peuples venaient à peine de se débarrasser du joug russe, ils étaient très sensibles à toutes les injonctions qui leur venaient de l’ancienne capitale de leurs oppresseurs et ils se cabraient facilement sous les ordres venant de ce côté-là, qu’ils aient été donnés par des bourgeois, des partisans de la constitution ou des bolchéviks, surtout lorsqu’il s’agissait de leurs affaires intérieures. Les soviètes manquaient donc de prudence, et leur ardeur socialisatrice les emportait ; d’où des conflits inévitables avec les peuples fortement pénétrés de l’idée nationale.

La courte période pendant laquelle les Ukrainiens s’allièrent aux bolchéviks pour repousser la réaction, où les partisans des soviètes siégèrent à la Rada Centrale, se termina le jour où cette assemblée désapprouva le soulèvement bolchéviste de Pétersbourg et refusa d’adopter le principe des conseils. Les soviètes la vouèrent aux gémonies, la dénoncèrent comme bourgeoise et contre-révolutionnaire et entreprirent contre elle une violente campagne dans le prolétariat et dans l’armée. A cet égard, l’Ukraine se trouvait dans une situation pénible. Les grandes villes, déjà très dénationalisées par suite de la politique de l’ancien régime, que nous avons rapportée, avaient été inondées pendant la guerre d’une masse de prolétaires étrangers, qui avaient dû être évacués des régions industrielles de l’ouest menacées par la guerre. Ces déracinés, encore irrités par les conditions anormales de la vie sur un sol étranger, obéissaient volontiers aux appels à la violence des bolchéviks et se chargeaient d’imposer leurs principes radicaux à la population locale, dont ils combattaient le nationalisme soi-disant contre-révolutionnaire, appuyés par la force armée bolchéviste.

Cette force armée était représentée par les unités militaires de l’ancien front russe. Une énorme partie du territoire ukrainien était compris dans la zone du front ou des services d’étapes, de sorte qu’il s’y trouvait en dépit de la désorganisation d’énormes masses de troupes non ukrainiennes. Dès que les rapports se tendaient entre Kiev et Pétersbourg, ces unités étrangères devenaient une menace pour les Ukrainiens. Lorsque les soviètes voulurent les rappeler, les troupes ukrainiennes leur barrèrent le chemin, les désarmèrent de peur qu’elles ne se livrassent à quelque attentat en passant par Kiev et les firent sortir ainsi du pays. Ce fut là un nouveau sujet d’irritation.

Les soviètes trouvèrent encore un autre prétexte pour se plaindre, dans l’attitude de l’Ukraine envers les cosaques du Don. Les pays du Don étaient regardés à cette époque comme la plus formidable citadelle de la réaction antibolchéviste. A Pétersbourg on aurait bien voulu en venir à bout à l’aide des Ukrainiens, qui se récusèrent et s’attirèrent de nouveaux reproches. De leur côté, les pays du Don en appelaient aux principes de l’indépendance, du fédéralisme, de la solidarité entre les peuples de l’ancienne Russie contre le centralisme des Grands-Russiens. Voulant rester neutre dans ce conflit, le gouvernement ukrainien ne laissa pas passer les troupes bolchévistes en marche vers le Don, mais il n’avait aucune raison d’arrêter les cosaques de ce pays qui rentraient chez eux en quittant le front. On vit là la preuve d’une alliance avec la réaction.