On en arrivait à une guerre ouverte, qui pouvait devenir d’autant plus funeste à l’Ukraine qu’il se trouvait, comme nous l’avons vu, sur son territoire des éléments tout disposés pour les soviètes. La paralysie qui avait frappé l’industrie, l’arrêt du travail dans les mines et encore plus la désagrégation du front avaient inondé le pays d’une masse de gens arrachés à leurs conditions habituelles d’existence, inquiets et travaillés par la propagande. Ils ne rentraient point dans leurs foyers — cela eût été du reste assez difficile et ils n’auraient probablement pas pu s’y nourrir — ils s’amassaient dans les villes, dans les gares de chemin de fer, se dispersaient dans les villages et répandaient l’insécurité. La propagande bolchéviste trouvait en eux sinon des adeptes du moins des agents bénévoles et inconscients qui portaient les calomnies, lancées contre le gouvernement ukrainien, jusque dans le fond des campagnes.
Dans la population ukrainienne elle-même, dans les partis s’élevaient des doutes. Ne vaudrait-il pas mieux engager le mouvement national dans la voie du bolchévisme ? Le système des conseils n’avait pas été inventé par les bolchéviks, ils se l’étaient seulement habilement adapté ; ne pourrait-on pas l’accommoder aux circonstances de la vie ukrainienne, en donnant, par exemple, voix prépondérante aux paysans ? La Rada Centrale elle-même était-elle autre chose qu’un soviète unifié d’ouvriers, de soldats et de paysans, avec prépondérance de ce dernier élément ? Ne serait-il pas logique d’organiser au-dessous d’elle des conseils locaux et de remettre à ces corps élus tout le pouvoir ?
Telles étaient les idées qui devaient reparaître avec beaucoup plus de force un an plus tard, après la chute de l’hetman, mais pour lors elles n’étaient partagées que par une minorité. Car, à la première apparition qu’il fit en Ukraine, le bolchévisme était fortement teinté d’un impérialisme grand-russien qui effrayait d’autant plus les gens conscients de leur nationalité, qu’ils venaient à peine de secouer le joug de Pétersbourg[38]. Suivre leurs directions, cela semblait retourner sous la domination russe. Et ce n’était pas seulement le sentiment des intellectuels, mais aussi des gens du peuple dont les dispositions cadraient parfaitement de par ailleurs avec les tendances bolchévistes. « Camarades russes, » disaient-ils, « nous vous prions de ne pas vous immiscer dans nos affaires ; nous, bolchéviks ukrainiens, nous travaillerons à atteindre notre but — mais nous vous en prions, ne vous mêlez pas de nos affaires. » Ces paroles, on les a entendues bien des fois dans les meetings d’alors sortir de la bouche de nos soldats et de nos ouvriers. Il faut connaître ces dessous psychologiques si l’on veut comprendre l’acharnement avec lequel les socialistes ukrainiens ont lutté contre les bolchéviks russes à la fin de 1917.
[38] Un exemple caractéristique est celui du leader bolchéviste ukrainien, Al. Neronovytch, qui presque seul avait défendu les principes soviétistes à la Rada Centrale. Pendant l’occupation de Kiev par les bolchéviks, il se rangea de leur côté, mais après quelques semaines il s’aperçut qu’il était impossible pour un nationaliste ukrainien de collaborer avec eux. Il les quitta et se rendit au front à l’armée ukrainienne, où le commandant le fit fusiller — pour bolchévisme !
Les organisations soviétistes de Kiev, composées en grande partie de russes et d’israélites, voulurent s’emparer du pouvoir et convoquèrent pour le commencement de décembre les délégués des conseils de soldats et d’ouvriers, espérant que cette assemblée déciderait de nouvelles élections pour la Rada Centrale et qu’ainsi le gouvernement ukrainien serait renversé. Mais « l’Union des paysans » fit venir ses délégués à Kiev pour assister au congrès, afin que la volonté de tous les travailleurs soit exprimée. Les paysans, en participant au congrès, assurèrent la victoire de la Rada et de son gouvernement national. Les incitateurs bolchévistes, après s’être convaincus de leur insuccès, quittèrent la ville pour se rendre à Charkov. Là ils organisèrent à grand bruit une conférence qu’ils intitulèrent « Congrès des ouvriers des régions du Donets et de Kryvy-Rih, des soviètes des soldats et d’une partie des paysans ». Cette conférence élut, le 13 (26) décembre, un comité central exécutif qui s’arrogea le rôle « d’organe du pouvoir élu par toute l’Ukraine » en face de la Rada Centrale et opposa ses « secrétaires du peuple » au Secrétariat général. Les soviètes de Pétersbourg le reconnurent comme gouvernement de l’Ukraine. Tout cela avait l’air d’une farce, mais bientôt des troupes composées de matelots, de soldats et de tout un ramassis d’individus se ruèrent sur Charkov sous le prétexte d’aller faire campagne sur le Don. Leur arrivée encouragea les éléments locaux favorables aux bolchéviks, la population fut terrorisée, la garnison ukrainienne, après avoir tenu quinze jours, fut contrainte de se rendre et la ville devint la base d’opération non point contre les pays réactionnaires du Don, mais pour faire la conquête de l’Ukraine, ou, pour mieux dire, s’emparer de ses voies ferrées. En même temps, les unités militaires du front, travaillées par l’agitation bolchéviste, s’avancèrent dans le pays. A Kiev même une propagande intense excita la population et les troupes contre la Rada Centrale, leur conseillant de rester neutres dans la lutte qui se déchaînait entre cette assemblée, qu’ils qualifiaient de « bourgeoise », et le gouvernement bolchéviste de Charkov.
La Rada se trouva dans une situation des plus sérieuses. Grâce à ces manœuvres bolchévistes on ne put élire la constituante de l’Ukraine, à qui devaient être remis tous les pouvoirs et qui aurait dû trancher les questions vitales intérieures et extérieures, comme la réforme agricole et la question de savoir si l’Ukraine resterait complètement indépendante ou si elle entrerait dans une fédération et qui composerait cette fédération.
Après que les démarches du Secrétariat général pour réunir en une fédération toutes les républiques formées sur le territoire de l’ancienne Russie eurent échoué contre le mauvais vouloir de la Russie soviétiste (les autres états ne pouvaient se décider à prendre sur soi de former une fédération sans sa participation), l’Ukraine vivait de fait en république indépendante et ne l’était-elle pas de jure, puisque la fédération n’existait pas ? Cela fut mis en relief à la fin de la VIIIme session de la Rada Centrale, au mois de décembre. Pendant ce temps elle avait été reconnue déjà par les puissances centrales et même par le gouvernement russe des Soviètes à la conférence de Brest-Litovsk, le 30 décembre (ancien style).
Si la fédération n’existait pas en réalité, on ne manquait pas d’en appeler, au besoin, au principe fédératif, ce qui amenait de terribles imbroglios dans la pratique. Ainsi les puissances de l’Entente avaient reconnu la République Ukrainienne (la France d’abord, ensuite l’Angleterre, au mois de décembre), mais en supposant que l’Ukraine était prête à participer à la fédération de Russie, de sorte qu’elles en tiraient des conséquences défavorables pour les droits souverains de ce pays. Le gouvernement des soviètes, de son côté, après avoir admis le principe de « la libre disposition des peuples jusqu’à la séparation complète », déclarait, une autre fois, en se basant sur le principe fédéraliste, qu’il fallait unifier le prolétariat russe et ukrainien. Il présentait la guerre qu’il menait contre l’Ukraine comme une lutte politique intestine et derrière cette formule se retranchaient les neutralistes de toutes les catégories.
Cette situation compliquée fut le sujet de longues et violentes discussions, au milieu desquelles l’idée se fit jour qu’il fallait rejeter tout compromis, s’opposer énergiquement aux prétentions bolchévistes, remettre les projets de fédérations à des temps plus favorables et, pour éviter toutes complications aussi bien intérieures qu’extérieures, proclamer solennellement la République Ukrainienne, souveraine et indépendante. Le 9 (22) janvier, jour où aurait dû se réunir l’assemblée constituante, fut la date de cet arrêt de principe. Les prescriptions de détail furent exposées dans le IVe universal promulgué quelques jours après et portant la date de l’arrêt.
La République Ukrainienne constituait « l’état souverain, tout-à-fait indépendant et libre du peuple ukrainien » ; le Secrétariat général était transformé en un « Conseil des ministres du peuple » ; il était chargé de mener à conclusion l’œuvre de paix entamée par le pacte conclu sur le front occidental et de délivrer l’Ukraine de l’invasion bolchéviste. L’Universal proclamait, en outre, la démobilisation de l’armée ; il chargeait le pouvoir exécutif de prendre des mesures pour la reconstruction des pays dévastés et les précautions nécessaires pour passer à l’état de paix ; il établissait un programme de réformes sociales basées sur les principes exposés dans le troisième Universal et, enfin, il remettait le règlement définitif des questions politiques et sociales à une assemblée constituante qui serait convoquée aussitôt que les circonstances le permettraient.