C’est à cela qu’aboutit, en fin de compte, la renaissance politique de l’Ukraine — à la proclamation de la complète indépendance. Nous ne continuerons pas ici à esquisser les évènements qui la mènent à sa réalisation, car, au moment critique où nous posons la plume, il n’est pas encore permis d’enregistrer des conclusions définitives. Cette proclamation qui se détache comme un point saillant de la mêlée encore confuse servira de borne au présent ouvrage.
Nous nous contenterons de dire encore un mot de l’acte d’unification du territoire ukrainien, proclamé un an plus tard, l’acte de réunion de la Grande Ukraine issue de l’empire russe et des pays occidentaux qui dépendaient de l’Autriche-Hongrie. La guerre mondiale mit chacune des deux parties du territoire ukrainien dans des camps opposés, plaça des armes dans les mains de ses enfants et les invita à une lutte fratricide, sous les drapeaux russe ou autrichien, qui leur étaient tout-à-fait étrangers. Ce furent justement la Galicie et la Bukovine d’un côté, la Podolie, la Volhynie et les pays de Kholm, de l’autre, qui, pendant tout le temps que durèrent les hostilités, furent le champ de bataille, où se heurtèrent les nations, écrasant tout sous leurs pas, semant la misère et la haine. Quelle pénible situation pour nos nationaux ! La pitié que soulevaient leurs souffrances physiques et surtout l’esclavage moral où les avait réduits, le mépris que l’on avait eu pour leur nationalité, stimulèrent puissamment les Ukrainiens chargés de conclure l’armistice. Le traité de Brest-Litovsk réunissait de fait les deux parties de l’Ukraine. La défaite des puissances centrales et la proclamation par les alliés du droit des peuples de l’empire des Habsbourg de disposer d’eux-mêmes semblaient rendre possible une déclaration formelle à cet égard.
Les délégués des organisations nationales de l’Ukraine occidentale réunis à Léopol, le 15 octobre 1919, nommèrent un « Conseil national ukrainien », composé des anciens députés de cette nationalité au parlement autrichien, à la diète locale de Galicie, à celle de Bukovine et de délégués des divers partis politiques. Ce conseil devait prendre le pouvoir dans l’Ukraine occidentale, qui devenait « République ukrainienne occidentale » indépendante.
Le désir général de la population d’être réunie immédiatement à la Grande Ukraine ne pouvait, pour le moment, être satisfait, car ce dernier pays gémissait alors sous l’occupation des troupes allemandes, ou pour parler officiellement, sous le gouvernement de leur homme de paille, l’hetman Skoropadsky. Pouvait-on se placer volontairement sous un tel joug ? D’ailleurs les insurrections et les guérillas ne faisaient-elles pas prévoir la chute prochaine de ce régime ? Aussi le conseil national, en prenant le pouvoir en main, décida de remettre l’unification à un moment plus opportun et d’organiser en attendant le pays en une république indépendante. Mais ce travail d’organisation fut paralysé par une offensive polonaise déclenchée ce même mois de Peremychl, tandis que la population polonaise se soulevait à Léopol et que la Roumanie, conformément à son traité secret avec la Pologne, faisait occuper par ses troupes la Bukovine.
Mais en ce moment la grande poussée populaire brisa les chaînes que les Allemands avaient imposées à la Grande Ukraine. Au milieu du mois de décembre, après avoir été longtemps assiégé dans Kiev, l’hetman Skoropadsky fut contraint d’abdiquer et de s’enfuir. La République Ukrainienne du peuple était restaurée. Rien ne s’opposait plus à l’union des territoires, les circonstances exigeaient même que tous les Ukrainiens se rassemblassent sous le drapeau national pour défendre le sol de la patrie attaqué de tous les côtés, par la Pologne, la Roumanie, la Russie soviétiste et la Russie réactionnaire sous la protection des baïonnettes françaises. Le 3 janvier, le Conseil National adopta une déclaration unissant à jamais la République Ukrainienne Occidentale à la République démocratique ukrainienne, pour en faire partie en tant que « territoire occidental », conservant son administration intérieure séparée jusqu’à l’adoption d’une constitution générale pour toute l’Ukraine.
Cet acte d’union fut également publié solennellement, le 22 janvier suivant, sur la place Sainte Sophie, à Kiev.
Les pays ukrainiens d’au delà des Carpathes (l’Ukraine Subcarpathique) étaient censés compris dans cette déclaration ; la population des parties orientales penchait surtout de ce côté. Mais, sous l’impression des graves évènements qui agitaient l’Ukraine, la majorité préféra se résoudre à adopter la solution proposée par les gens du pays émigrés en Amérique et sanctionnée par le Conseil suprême à Paris, de se réunir à la République Tchéco-Slovaque, sous la garantie d’une large autonomie. C’est dans ce sens que se prononça, au mois de mai 1919, la Rada Centrale, composée des délégués des organisations locales, réunis à Ujhorod. Le peuple se prononcera dans la diète qu’il élira directement.
En revanche, la décision postérieure du Conseil suprême des alliés, soumettant la Galicie Orientale à l’administration polonaise, a soulevé immédiatement des protestations unanimes de la population ukrainienne. Cette décision n’a jamais été ratifiée par le peuple, qui considérait comme nul et non avenu tout ce qui pourrait être fait dans ce sens.
Principaux événements par ordre chronologique[39].
[39] Pour les premiers siècles nous n’avons, en général, que peu de dates certaines ; force nous est de nous en tenir à ce que nous donnent occasionnellement les sources.