Et il s’agissait bien là avant tout de ces populations que nous appelons aujourd’hui ukrainiennes. Le peuple ukrainien moderne est sorti, sans aucun doute, par une évolution continue, des unités ethnographiques, qui peuplaient aussi le triangle formé par les trois capitales d’alors : Kiev — Pereïaslav — Tchernihiv. L’hypothèse émise par quelques savants que l’ancienne population de ce territoire aurait émigré vers le nord aux XIIIe et XIVe siècle, par suite de revers subis dans la steppe et que le bassin du Dniéper aurait été à nouveau colonisé par des émigrés venant de l’Ukraine occidentale (Galicie actuelle), ne repose sur aucun fondement. L’élément indigène, s’appuyant sur la zone boisée, y est resté fermement implanté et la frontière septentrionale actuelle des dialectes ukrainiens nous démontre clairement cette stabilité et cette perpétuité de la colonisation ukrainienne. L’organisation de l’état de Kiev et sa civilisation furent donc avant tout l’œuvre des tribus ukrainiennes. Mais elles s’étendaient bien au delà du territoire de ces tribus.
En fait, sous Vladimir, le royaume de Kiev était très étendu. Un document de la chancellerie pontificale en trace les frontières ainsi qu’il suit : au nord-ouest elles sont voisines de la Prusse, au sud-ouest elles passent « près de Cracovie ». Au nord Novogorod, Rostov et Mourome sont les capitales des apanages des fils de Vladimir ; au sud-est elles embrassent Tmoutorokhan ou Tamatarque, l’ancienne Phanagorie. Les tribus des slaves orientaux ne s’étant pas encore beaucoup différenciées entre elles, toutes s’accommodent aisément aux usages de Kiev et participent à l’expansion de sa civilisation. Elles se considèrent comme faisant partie de la Russie au sens large, elles en adoptent non seulement les lois mais la langue et la littérature. Cela leur fait une conscience commune, tout ainsi bien aux Ukrainiens, qu’aux Ruthènes blancs et qu’aux Grands Russes. Mais les gens de Kiev exercent une influence souveraine sur tout le système, ce sont eux les promoteurs de la civilisation et ils seraient bien étonnés, s’ils pouvaient prévoir qu’un jour les colons slaves de Novogorod et de Rostov contesteraient à leurs descendants le droit de se considérer comme les héritiers de la tradition kiévienne.
VI.
La vie intellectuelle.
Ces trois facteurs principaux : la dynastie de Kiev, la classe militaire dirigeante russe, et la hiérarchie ecclésiastique et administrative de la nouvelle métropole de la « Russie »[5], avaient puissamment contribué à étouffer l’ancien particularisme ethnique et local des peuplades slaves et des tribus affiliées, d’où sont sorties les trois grandes branches des slaves orientaux : les Ukrainiens, les Ruthènes blancs et les Grands Russes.
[5] La forme slave de ce mot est Russǐ (nom collectif ; Russin désigne l’individu ; l’adjectif est russǐski ou rusǐki). La forme grecque était Rhos pour le peuple, Rhosia pour le pays. La capitale du royaume de Kiev était désignée dans les documents grecs sous le nom de métropole de la Russie (Rhosias). Plus tard cette forme a été également adoptée par la terminologie slave.
Les princes puînés, tout autant que les boïards Kiéviens, qui allaient assumer des fonctions dans les provinces, avaient tout intérêt à ne point être regardés comme des étrangers, mais à se trouver partout comme chez eux. Il en était de même du clergé métropolitain qui recueillait les prébendes provinciales, avec l’espoir d’être rappelé à Kiev pour y remplir de plus hautes fonctions.
Aussi la nouvelle littérature, qui naît dans les monastères de la métropole, se met-elle au service de ces tendances. Elle s’attache à des thèmes d’un intérêt général, elle met en avant la notion du « bien des pays russes », entendant par là les intérêts et les aspirations du royaume entier, écartant toute manifestation du particularisme.
La littérature laïque, cultivée à la cour du prince et chez les plus puissants boïards, soutenait évidemment les mêmes principes. Nous en trouvons la preuve un siècle et demi plus tard dans la chanson d’Igor, œuvre anonyme, composée par un poète de la cour aux environs de 1186. C’est l’intérêt des « pays russes », qui l’inspire, elle fait entendre des admonitions aux princes, qui négligent la vieille tradition de Kiev. Sans doute l’auteur ne fait que suivre les traces des anciens poètes de la cour, dont il fait mention à plusieurs reprises.
Après l’établissement du métropolite à Kiev, les premiers groupes de personnes versées dans les lettres se réunirent sous son influence et un des premiers essais littéraires fut le commencement de la chronique de Kiev.
Jusqu’à la fin de cette période, toute la production littéraire du royaume vient de Kiev. C’est là que se forme une langue littéraire commune (κοινή). D’abord ce travail d’unification se trouvait facilité par la présence à Kiev, aussi bien dans les monastères que dans les rangs du clergé séculier, de personnes lettrées attirées à dessein de toutes les parties du royaume et qui, dans ce nouveau milieu, apportaient pour les polir et les fondre ensemble, leurs particularités dialectiques provinciales. En outre, on s’appliquait sciemment à cette uniformisation en s’attachant à imiter le plus fidèlement possible les modèles fournis par la Bulgarie. C’est pourquoi les monuments écrits de Kiev se distinguent nettement de ceux de Novogorod par exemple, en ce qu’ils n’offrent guère de particularités dialectiques[6] et qu’ils manifestent une tendance à demeurer toujours sur le terrain commun des intérêts généraux de la « terre russe ». Ceci leur assura une large pénétration dans les provinces. Ce qui nous en reste aujourd’hui a été préservé presque exclusivement dans les pays du nord, qui ont été moins éprouvés par les catastrophes postérieures qui désolèrent l’Ukraine.