[6] C’est justement ce qui a fait naître l’hypothèse mentionnée plus haut, d’après laquelle la population de Kiev aux XIe et XIIe siècles, aurait eu un tout autre caractère ethnographique, bien plus ressemblant à celui des Grands-Russiens d’aujourd’hui, et qu’elle aurait été remplacée plus tard par une émigration ukrainienne venant de l’ouest. Nous l’avons dit, cette hypothèse ne résiste pas à une critique sérieuse.
La chronique de Kiev, qui malgré les nombreux remaniements postérieurs a toujours conservé le même titre : Povesti vremenych let, se propose de « raconter chronologiquement d’où est sortie la terre Russe ; qui fut le premier prince à Kiev et comment s’est formée la terre Russe ». Dans sa première rédaction, qui date probablement de l’époque de Iaroslav entre 1030 et 1040, le terme « terre Russe » est pris dans le sens étroit, comme s’appliquant strictement aux pays de Kiev et il ne s’agit que de l’histoire de cette contrée. Mais déjà à une époque très ancienne, l’un des rédacteurs élargit la matière de sa chronique, en incorporant aux récits de Kiev ceux de Novogorod, lui donnant ainsi l’ampleur d’un ouvrage « russe » dans le sens le plus large du mot. A partir de ce moment le travail littéraire ne s’interrompra plus à Kiev. On y crée une histoire nationale de tous les pays russes, où le particularisme n’apparaît plus et où sont enregistrées, sans distinction de provenance, principalement les traditions locales du christianisme, qui surtout paraissaient dignes d’être transmises à la postérité. Le premier groupe des rédactions s’arrête vers le commencement du XIIe siècle ; elles sont suivies d’une vaste compilation de matériaux historiques et littéraires variés, embrassant tout le siècle. Grâce à la chronique de Kiev une foule de renseignements précieux et d’anciens fragments littéraires ont pu être conservés jusqu’à nos jours.
Du reste, il n’existait pas à cette époque de centre intellectuel qui eût pu rivaliser avec Kiev. Au point de vue politique et commercial seulement, on lui opposa au début Novogorod, la grande ville du Nord en antagonisme avec celle du Midi. Les traditions historiques des premiers siècles sont pleines des rivalités politiques entre ces deux grands centres, l’un s’appuyant sur la Mer Noire et restant en contact avec Byzance, l’autre sur la Baltique, entretenant des relations avec les « Varègues ». Tantôt les princes de Kiev s’assujettissent Novogorod, tantôt les boïards de Novogorod soutiennent leurs princes issus de la dynastie régnante dans leurs prétentions au trône, et obtiennent en échange des privilèges ou des droits de souveraineté plus étendus sur leurs domaines provinciaux. Mais depuis Vladimir et Iaroslav la prépondérance intellectuelle de Kiev est assurée.
Autant ses chroniques dès le début du XIe siècle sont abondantes, riches d’idées, estimables pour leur style, autant les annales de Novogorod sont pauvres et maigres. Déjà sous Iaroslav nous rencontrons un brillant rhéteur comme le métropolite Hilarion. Le monastère des cavernes nous fournit les sermons de Théodose, les hagiographies de Nestor et de bien d’autres anonymes, qui malgré leur simplicité de style, révèlent des talents de narrateurs qui nous attirent et nous fascinent. C’est encore à Kiev que sont écrits de nombreux ouvrages historiques, dont malheureusement seule une faible part nous est parvenue, comme l’histoire de la guerre de Volhynie, écrite par un certain Basile. Puis ce sont des sermons, point du tout dépourvus de talent, que divers recueils nous ont conservés. De son côté, la chanson d’Igor, par ses allusions, ses citations, son allure, évoque devant nos yeux toute une poésie profane, s’épanouissant à la cour.
Quel est le centre provincial qui pourrait nous offrir rien de semblable ? Où trouverions nous, soit dans les pays des Ruthènes blancs (chez les Krivitches, les Drehovitches et les Radimitches), soit dans les contrées des Grands Russiens, un foyer d’élite comme celui-ci ?
Il ne manque pas de témoignages qui prouvent que, dans les pays que nous venons de nommer, on regardait Kiev et la Russie du midi comme une contrée bien distincte des autres territoires. Aller en « Russie » signifiait à Novogorod se rendre en Ukraine. Dans le pays de Rostov-Souzdal, nous voyons la population s’insurger contre les fonctionnaires « russes », venus des villes du midi, c’est-à-dire de l’Ukraine. Mais l’hégémonie de Kiev se fait tellement sentir dans la politique et surtout dans la vie intellectuelle qu’elle dérobe à nos yeux les différences qui existaient entre les trois principales branches des Slaves orientaux.
VII.
Décadence des contrées du Dniéper. Le nouveau monde russe et ses prétentions.
Cependant, depuis le XIe siècle, cette suprématie de Kiev commençait à décliner. Le règne de Iaroslav fut une brillante époque qui ne devait plus revenir. Ses terres réparties entre ses fils, puis entre ses petits-fils, s’émiettaient en états distincts, très peu liés entre eux et échappant à la suzeraineté du prince de Kiev. Seuls quelques princes comme le fils de Iaroslav, Vsevolod (décédé en 1093), son petit-fils, Vladimir Monomaque (1125) et son arrière petit-fils Mstislav (1132), réussirent à réunir sous leur sceptre un nombre de pays plus ou moins considérable et à s’assurer une situation prépondérante parmi les autres princes. Mais ces périodes d’éclat ne furent que de courte durée.
Les autres princes, dépossédés de leurs patrimoines, entreprirent une longue série de guerres acharnées et appelèrent à leur secours les hordes des Coumanes qui vivaient dans les steppes. Les boïards et les populations autochtones, croyant plus avantageux d’être gouvernés par un prince de la dynastie vivant au milieu d’eux, que d’obéir au gouvernement de Kiev, soutenaient leurs « maîtres patrimoniaux ». Au congrès de Lubtché, en 1097, on adopta le principe, que chaque prince apanagé resterait maître dans son patrimoine. C’était sanctionner le démembrement du royaume de Kiev et revenir à peu près à l’ancien régime des tribus. Il s’en suivit une division générale : sur le territoire ukrainien : la Galicie, la Volhynie, les pays de Tchernyhiv et de Pereïaslav ; sur le territoire des Ruthènes blancs, outre le pays mixte de Tourov-Pinsk, ceux de Polotsk et de Smolensk ; sur le territoire des Grands Russes, les pays de Novogorod, de Rostov-Souzdal et de Mourom-Riasan. Et encore à l’intérieur ces principautés se divisaient-elles en domaine de l’aîné et en parts des cadets.
Ainsi en faisant valoir leurs droits dynastiques et en s’attachant la population locale, les princes deviennent de plus en plus indépendants de la suzeraineté de Kiev. La morale chrétienne et la théorie de l’amour fraternel ont fait des progrès dans l’opinion : les princes n’osent plus s’entretuer sans scrupules, comme l’avaient fait les fils de Sviatoslav et de Vladimir. « La descendance de Vladimir » s’accroissant toujours, les terres se divisent et se subdivisent, les règlements de compte deviennent de plus en plus compliqués, et le pouvoir du prince de Kiev se réduit à l’étendue de ses domaines réels, et à leur voisinage immédiat. Il doit se contenter d’une suzeraineté nominale, il ne joue plus que le rôle de primus inter pares.