A Kanskoï-Ostrog, nous fîmes chercher quelques Tatares du canton. Ils sont en général assez pauvres: les hommes aussi bien que les femmes sont tout nus sous leur robe et n'ont jamais porté de chemise. Ceux d'entre eux qui sont baptisés se distinguent des autres à cet égard, mais ils sont en très-petit nombre; ils ont tous l'air fort malpropre, parce qu'ils ne se lavent jamais; et quand on leur demande la raison de cette négligence, ils répondent que leurs pères ne se sont jamais lavés non plus qu'eux, et qu'ils n'ont pas laissé que de bien vivre. Ces mêmes Tatares, au lieu de pain, mangent aussi des oignons ou d'autres espèces de plantes, et dédaignent l'agriculture. Leur exercice continuel est la chasse des zibelines; ils la font de différentes façons.
Quand l'animal ne sait plus de quel côté tourner, il monte sur un arbre fort haut, et les Tatares y mettent aussitôt le feu. L'animal, que la fumée incommode, saute en bas de l'arbre, se prend dans un filet tendu à l'entour, et est tué.
Aux environs de l'ostrog de Balachanskoï habitent un grand nombre de Buraetes, qui négligent la culture des terres, et ne vivent que du commerce de leurs bestiaux. Leurs bœufs sont fort estimés. Contre l'usage général, les Bratskis de ce canton exercent un art dans lequel ils ne réussissent pas mal: ils savent si bien incruster dans le fer l'argent et l'étain, qu'on prendrait ce travail pour de l'ouvrage damasquiné. La plupart des harnais des chevaux, des ceinturons et des autres ustensiles qui en sont susceptibles, sont ornés de ces incrustations.
II
PROVINCE D'IRKOUTSK
Nikolskaia-Sastawa—Baïkal (lac).—Selinginsk (ville).—Frontière de la Chine (bureau de péage).—Irkoutsk (capitale).—Ilimsk (ville).—Tunguses (habitants).—Yakoutsk (ville).—Monts d'aimant.—Retour.
Dès les premiers jours de notre arrivée à Irkoutsk, nous résolûmes d'aller à Selinginsk par les chemins d'hiver, et de là de pousser plus loin par les chemins d'été. Mais comme on nous avait représenté ce voyage, tel que nous l'avions projeté, si pénible et si difficile, qu'on ne pouvait le faire qu'à cheval, nous ne jugeâmes point à propos de nous embarrasser de beaucoup de bagages, et nous en laissâmes une partie. Nous avions en tout trente-sept voitures, et il est d'usage en Russie de fournir autant de chevaux de poste. Conformément à cette règle, la chancellerie d'Irkoutsk ordonna de nous amener seulement trente-sept chevaux, sans considérer que la première poste où nous devions en changer était à plus de deux cents werstes. Le gouverneur ne voulut jamais écouter nos représentations. Nous déclarâmes à la chancellerie que nous étions résolus de rester à Irkoutsk une année entière, à ses risques et dépens, si elle ne donnait pas ses ordres pour nous faire fournir un grand nombre de chevaux. On parut d'abord s'en effrayer peu; mais dès le lendemain nous apprîmes que les ordres étaient donnés pour nous satisfaire. Ainsi, tout se trouvant prêt pour notre voyage, et nos instruments étant chargés, nous fîmes partir toute notre suite le 23, avant midi. Le 25, à trois heures du matin, nous arrivâmes à Nikolskaia-Sastawa. Ce qu'on nomme en Sibérie sastawa est un endroit où se lève un droit de péage; le bureau de ce lieu reçoit le péage de toutes les marchandises qui viennent de la frontière de la Chine, et qui ne peuvent guère prendre une autre route. Comme ces marchandises sont nombreuses, la place de receveur est très-lucrative, et il ne faut guère plus d'un an pour s'enrichir. C'est le gouverneur qui dispose de cet emploi; et ceux qui veulent l'obtenir l'achètent à force de présents. Le pot-de-vin ordinaire est de trois cents roubles. On nous raconta que cette place s'étant trouvée depuis peu vacante, il s'était présenté trois compétiteurs, dont chacun comptait emporter la place; qu'elle avait été promise en effet à chacun d'eux séparément; qu'enfin, ayant obtenu tous trois l'agrément du gouverneur, ils avaient payé chacun les trois cents roubles, et s'en étaient fort bien trouvés.
Arrivés à cette station, nous nous trouvâmes sur le lac Baïkal, dont les glaces étaient encore très-fortes et pouvaient porter nos traîneaux sans danger. Nous le traversâmes obliquement jusqu'à son bord méridional.
C'est comme un article de foi chez les peuples de cette contrée de donner le nom de mer au lac Baïkal, et de ne point l'appeler un lac. Cette mer est déshonorée, selon eux, lorsqu'on la rabaisse à la simple dénomination de lac, et c'est un outrage dont elle ne manque point de se venger. Ils croient que cette mer a quelque chose de divin, et par cette raison ils la nomment de toute ancienneté Swiatoï-Mare, c'est-à-dire mer sacrée.
Le lac Baïkal s'étend fort loin en longueur de l'ouest à l'est. Sur toutes les cartes que nous avions vues jusque alors, ses limites à l'orient n'étaient pas marquées, parce que vraisemblablement personne n'avait été jusque-là. On estime communément que sa longueur est de cinq cents werstes. Sa largeur, du nord au sud, en ligne droite, n'est guère que de vingt-cinq à trente werstes, et dans quelques endroits elle n'en excède pas quinze. Il est environné de hautes montagnes, sur lesquelles cependant, lorsque nous y passâmes, il y avait très-peu de neige. Une autre particularité de ce lac, c'est qu'il ne se prend que vers Noël, et qu'il ne dégèle qu'au commencement de mai. De là, nous marchâmes quelque temps sur un bras de la rivière de Selenga, où nous avions pour perspective une chaîne de montagnes, et nous vînmes le même jour au soir à Kanskoï-Ostrog, situé sur le ruisseau de Kabana.