Lorsque l'archevêque de Tomsk arriva dans ces cantons, il fit chercher tous les habitants qu'on pouvait trouver: quelques-uns venaient de bonne volonté, mais le plus grand nombre fut amené par les dragons qu'il avait avec lui.

Comme tous ces Tatares demeurent le long du Tschulum, rien n'était plus commode pour le baptême; car ceux qui ne voulaient pas se faire baptiser étaient poussés de force dans la rivière; lorsqu'ils en sortaient, on leur pendait une croix au cou, et dès lors ils étaient censés baptisés. Pour que ces gens pussent persévérer dans la nouvelle religion, on construisit dès l'année suivante une église à laquelle on attacha un pope russe; mais ces Tatares n'ont pas la moindre connaissance de la religion chrétienne. Ils croient que l'essentiel consiste à faire le signe de la croix, à aller à l'église, à faire baptiser leurs enfants, à ne prendre qu'une femme, à faire abstinence de ce qu'ils mangeaient autrefois, comme du cheval, de l'écureuil, et à observer le carême des Russes. Au reste, on ne peut exiger d'eux davantage, parce que les popes russes qui devraient les instruire ignorent leur langue, et ne peuvent s'en faire entendre.

La petite vérole faisait alors beaucoup de ravages dans le pays. Cette maladie n'y est point habituelle: dix années se passent quelquefois sans qu'on en soit incommodé; mais quand elle commence, elle dure deux à trois ans sans interruption.

La ville de Ieniseisk est située sur le rivage gauche ou occidental du Iénisée, qui, en cet endroit, a un werste et demi de largeur. Ce fleuve a sa source dans le pays des Mongols, et après un cours d'environ trois mille werstes il se décharge dans la mer Glaciale. La ville est plus moderne que Kusnetz: on n'y bâtit d'abord qu'un ostrog, comme dans la plupart des villes de Sibérie; mais l'avantage de sa situation a contribué à son agrandissement: elle est beaucoup plus longue que large, et a environ six werstes de circonférence. Les bâtiments publics sont la cathédrale, la maison du gouverneur, la vieille et la nouvelle chancellerie, un arsenal et quelques petites cabanes; le tout est enfermé dans un ostrog qui reste encore du premier établissement, mais qui est presque tombé en ruine. La ville contient sept cents maisons de particuliers, trois paroisses, deux couvents, dont un de moines et l'autre de religieuses, un magasin à poudre et un autre de munitions de bouche; ces deux magasins sont entourés d'un ostrog particulier. Dans le couvent des moines réside l'archimandrite (provincial) du lieu. Les habitants sont pour la plupart des marchands qui pourraient faire un bon commerce; mais l'ivrognerie, la fainéantise et la débauche corrompent tout.

Ce que les voyageurs avancent du froid qu'on ressent en Sibérie n'est point exagéré; car à la mi-décembre il fut si violent, que l'air même paraissait gelé. Le brouillard ne laissait pas monter la fumée des cheminées. Les moineaux et autres oiseaux, et celui qu'on appelle en latin pica varia caudata, tombaient de l'air comme morts, et mouraient en effet, si on ne les portait sur-le-champ dans un endroit chaud. Les fenêtres, en dedans de la chambre, en vingt-quatre heures étaient couvertes de glace de trois lignes d'épaisseur. Dans le jour, quelque court qu'il fût, il y avait continuellement des parhélies; dans la nuit, des parasélènes et des couronnes autour de la lune. Le mercure descendit, par la violence du froid, à cent vingt degrés du thermomètre de Fahrenheit (plus de cinquante-cinq degrés centigrades), et plus bas par conséquent qu'on l'eût observé jusque alors dans la nature.

Il y a dans le territoire de Ieniseisk deux sortes d'Ostiakes: ceux de Narim et de Iénisée; ensuite les Tunguses, qui demeurent sur le Tanguska et sur la rivière de Tschun; et enfin les Tatares d'Assan, qui habitent les bords de l'Ussolka et de la rivière d'Ona. Les Ostiakes et les Tatares d'Assan vivent dans la plus grande misère; les premiers sont tous baptisés. Il ne restait plus qu'environ une douzaine de ces Tatares, dont à peine deux ou trois savaient leur langue. C'était autrefois une tribu très-considérable. Jusqu'à présent on n'a pu parvenir d'aucune façon à convertir les Tunguses à la religion chrétienne.

Krasnojarsk est plus moderne que Ieniseisk, et c'est de Moscou qu'on est venu la bâtir. Elle est sur la rive gauche du Iénisée; à son extrémité est la rivière de Kastcha, dont une embouchure est au-dessous de la ville.

Les habitants sont pour la plupart des Sluschiwies, qu'on y avait établis par la nécessité de garantir ces cantons des incursions des Tatares Kirgis, qui venaient ravager les environs; mais depuis quelques années ils se sont retirés vers le pays des Kalmouks. Depuis ce temps les Sluschiwies ont fait des courses sans aucun risque dans les environs du pays. Ils ont trouvé à travers les steppes un chemin assez droit depuis Krasnojarsk jusqu'à Jakusk et Tomsk, qui est très-commode pour voyager, surtout en été, puisque les eaux et les fourrages s'y trouvent en abondance.

Les Sluschiwies mènent ici une vie fort agréable; ils sont riches en chevaux et en bestiaux, qui ne leur coûtent pas beaucoup à nourrir. Ils les laissent paître sur les steppes; car en hiver même on y voit peu de neige, et quand il y en a les bestiaux fouillent dans la terre, et en tirent toujours assez de racines et de plantes pourries pour ne pas mourir de faim. Il est vrai qu'en Russie un cheval tire plus que trois des leurs, et qu'une vache y donne vingt fois plus de lait que celles de ces cantons. On cultive ici du blé, et la terre est si fertile qu'il suffit de la remuer légèrement pour y semer pendant cinq à six années consécutives sans le moindre engrais. Quand elle est épuisée, on en choisit une autre qui n'exige pas plus de soins; ce qui convient fort à la paresse des habitants.

Les antiquités qu'on trouve ici ont été tirées des anciens tombeaux, qui sont en grand nombre près d'Abakansk et de Sajansk. On y a autrefois déterré beaucoup d'or, preuve de la richesse des Tatares dans le temps de leur ancienne puissance. J'ai vu chez le gouverneur actuel une grande soucoupe et un petit pot, l'un et l'autre d'argent doré. Il y avait sur la soucoupe des figures ciselées qui ressemblaient à des griffons. On trouve encore assez souvent des couteaux en cuivre, de petits marteaux de différentes formes, des garnitures de harnais de chevaux, du bronze ou du métal de cloches, et de l'argent faux de la Chine.