Notre compagnon Muller fit tout ce qu'il put pour obtenir d'eux le tambour magique. Le kan en marqua beaucoup de tristesse; et comme on répondait à toutes les défaites qu'il cherchait pour ne s'en pas dessaisir, tout le village nous pria de ne pas insister davantage, parce qu'étant privés de ce tambour, ils seraient tous perdus, ainsi que leur kan. Ces belles raisons ne servirent qu'à nous faire insister encore davantage, et le tambour nous fut remis. Le kan, par une ruse tatare, pour fasciner les yeux de ses gens et leur diminuer le regret de cette perte, avait ôté quelques ferrements de l'intérieur du tambour.
Kusnetzk est dans un pays autrefois habité par les Tatares, qui, se trouvant trop resserrés du côté de la Russie, se sont retirés peu à peu vers la frontière des Kalmouks. Cette ville est située sur le rivage oriental du Tom; elle se divise en trois parties: la haute, la moyenne et la basse ville. Les deux premières sont situées sur la plus grande élévation du rivage; la ville basse est dans une plaine qui s'étend de l'autre côté: c'est la plus peuplée des trois.
Dans la ville haute, il y a une citadelle de bois qui a une chapelle. La ville moyenne est décorée d'un ostrog, qui contient la maison du gouverneur et la chancellerie. Le nombre des maisons, dans les trois villes, se monte à environ cinq cents.
Les habitants sont paresseux et adonnés à l'oisiveté: on a de la peine à avoir des ouvriers pour de l'argent. Le Tom est assez poissonneux; cependant on ne trouve point de poissons dans les marchés; on n'y connaît pas non plus les fruits: on n'y trouve que de la viande et du pain. Chacun cultive ici le blé dont il a besoin pour son pain, et l'on peut dire que c'est la seule occupation qu'aient les habitants. Leurs terres à blé sont toutes sur les montagnes, non dans les vallées; et la raison qu'ils en donnent, c'est qu'il fait beaucoup plus froid dans les vallées que sur les montagnes. On n'y connaît plus aucune espèce de gibier; les habitants nous assurèrent que, quand on bâtit cette ville, le canton fourmillait de zibelines, d'écureuils, de martres, de cerfs, de biches, d'élans et d'autres animaux; mais qu'ils l'ont abandonné depuis, et qu'ils se sont retirés dans un pays inhabité, comme l'était celui-ci avant la fondation de Kusnetz. La plupart des villes de Sibérie sont assez commerçantes; mais celle-ci n'a aucun commerce.
Le jour de notre départ fixé, un de nos compagnons, Muller, prit la route par terre avec notre interprète et un Tatare, moi je partis par eau sur le Tom avec le reste de la troupe et un interprète de cette nation. Malgré les obstacles de la navigation, le froid qui augmentait nous fit redoubler d'activité pour arriver à Tomsk le lendemain.
Les fondements de cette ville ont été jetés sous le règne du czar Féodor Ivanovitch, vingt ans avant la construction de celle de Kusnetz. Ce n'était d'abord qu'une forteresse pour contenir les peuples du voisinage; mais ayant été soumis peu à peu, ils s'y sont rassemblés et ont formé une ville qui renferme dans son enceinte plus de deux mille maisons; elle est, après Tobolsk, la plus considérable de la Sibérie. Le ruisseau l'Uschaika la traverse par le milieu et se décharge au nord dans le Tom. On la divise en haute et basse ville. On y trouve les marchandises au même prix qu'à Saint-Pétersbourg, et tout ce qu'on peut désirer en fourrures non préparées.
La situation de cette ville la rend plus propre au commerce qu'aucune autre du pays. On y arrive commodément pendant l'été par l'Irtisch, l'Obi et le Tom. Par terre, la route de Ieniseisk et de toutes les villes de Sibérie situées plus à l'est et au nord, passe par Tomsk. Non-seulement il arrive tous les ans une ou deux caravanes de la Kalmoukie, mais encore toutes celles qui vont de la Chine en Russie et de la Russie en Chine, prennent leur route par cette ville; elle a de plus son commerce intérieur, dont les affaires sont sous la direction d'un magistrat particulier.
Les vieux croyants ou non-conformistes, (stara-wiertsy) sont en grand nombre dans cette ville, et l'on prétend que toute la Sibérie en est remplie. Ils sont tellement attachés aux anciens usages, que, depuis la publication de la défense de porter des barbes, ils aiment mieux payer à la chancellerie cinquante roubles chaque année que de se faire raser. Un homme de notre troupe alla un jour se baigner chez un de ces stara-wiertsy ou roskolniks; aussitôt qu'il fut sorti, le vieux croyant cassa tous les vases dont il s'était servi ou qu'il avait seulement touché.
Leur indolence est telle, que les bestiaux ayant été attaqués l'année précédente d'une maladie épidémique considérable, qui ne laissa que dix vaches et à peine le tiers des chevaux, aucun habitant ne chercha à y apporter du remède; tous se fondaient sur ce que leurs ancêtres n'en avaient point employé en pareil cas.
Pendant notre séjour à Tomsk, nous fîmes connaissance avec un Cosaque assez intelligent qui avait du goût pour les sciences. Nous fûmes d'autant plus charmés de cette découverte, que nous avions ordre d'établir des correspondances partout où nous le pourrions. Ainsi nous demandâmes à la chancellerie qu'on laissât à cet homme la liberté de faire des observations météorologiques. Nous l'instruisîmes, et nous lui laissâmes les instruments nécessaires, comme nous avions déjà fait à Kasan, à Tobolsk et à Jamischewa.