En 1725, quelques paysans fugitifs étant venus s'établir sur l'Obi, apportèrent à un particulier russe, nommé Demidow, plusieurs échantillons de mines de cuivre, qu'ils avaient trouvés dans ces cantons en chassant. Demidow ayant obtenu du collége des mines la permission de faire fouiller et de bâtir des fonderies, fit de nouvelles recherches, et construisit la Sawode, ou fonderie de Kolywans-Kagora; elle est située dans les montagnes, et a pour défense un fortin de quatre bastions, entouré d'un rempart de terre et d'un fossé. C'est la résidence des officiers et travailleurs des mines. La plupart de ces travailleurs sont des paysans de différents cantons, qui viennent ici pour gagner la capitation qu'ils sont tenus de payer à la couronne. Après avoir gagné cet argent, ils s'en retournent presque tous chez eux, ce qui ralentit beaucoup le travail des mines. L'entrepreneur, pour y remédier, a établi quelques villages; mais ils fournissent à peine quarante à cinquante hommes, lorsqu'il en faudrait au moins huit cents. Il y a pour la sûreté du lieu cent hommes à cheval.


Le 2 septembre, nous arrivâmes sur les bords de l'Obi; nous y embarquâmes, sur un gros bâtiment, nos bagages avec nos instruments et nos ustensiles. L'Obi, l'un des plus grands fleuves de la Sibérie, a sa source dans le pays des Mongols; il est formé de deux grandes rivières nommées Bija et Katuna; il ne prend le nom d'Obi qu'à leur confluent, qui se fait à Bisk. C'est à partir de cette forteresse que les bords de l'Obi sont habités. Bisk est une forteresse de frontière contre les Kalmouks: on voyage avec tant de sûreté dans ce pays-là, qu'on n'a pas besoin d'escorte.


Le 11 du même mois, après avoir passé le Tom sur des radeaux, nous arrivâmes le soir à Kusnetzk, où nous employâmes notre séjour à satisfaire notre curiosité sur les Tatares du pays.

Le 16, nous allâmes à trois werstes de la ville, dans un village habité par les Tatares-Éleuths. Leur religion n'a point de forme certaine, et il paraît qu'ils ne savent guère eux-mêmes ce qu'ils croient: ils rendent pourtant un culte à Dieu, mais bien simple; ils se tournent tous les matins vers le soleil levant, et prononcent cette courte prière: Ne me tue pas.

Nous avions appris que plusieurs Tatares, établis sur les rivières de Kondoma et de Mrasa, savaient extraire le fer de la mine par la fonte, et même on n'avait dans ce lieu d'autre fer que celui qui venait de ces Tatares. Cela nous donna l'envie de voir leurs fonderies, qui n'étaient pas fort éloignées. Nous choisîmes la plus prochaine qu'on nous avait indiquée dans le village de Gadoewa, et nous envoyâmes quelqu'un les avertir de notre arrivée, afin qu'ils tinssent tout prêt.

Nous partîmes dès le matin, et après avoir traversé plusieurs villages russes et tatares, et passé deux fois la Kondoma, nous trouvâmes sur le bord de cette rivière le village de Gadoewa. Notre premier soin fut de chercher des yeux quelques signes qui indiquassent une fonderie de fer; mais nous ne remarquions aucun bâtiment d'une apparence différente des autres. On nous conduisit enfin dans une maison, et dès l'entrée nous vîmes le fourneau de fonte. Nous comprîmes même à sa structure que, pour un pareil fourneau, on n'avait pas eu besoin de construire un bâtiment particulier, et qu'ils pouvaient tous également être propres à cet usage. Les travaux de la fonte n'empêchaient pas les ouvriers d'habiter la maison. Le four était à l'endroit où l'on fait ordinairement la cuisine, et la terre était un peu creusée. Le creux qui, dans toutes les maisons tatares, sert pour la cuisine, faisait une des principales parties du fourneau. Un chapiteau d'argile ou de terre glaise, de forme conique, d'environ un pied de diamètre, qui allait en se rétrécissant par en haut, composait, avec un trou creusé dans la terre, le fourneau de fonte. Deux Tatares font ici toute la besogne: l'un apporte alternativement du charbon et du minerai pilé, dont il remplit le fourneau; l'autre a soin du feu, et fait agir deux soufflets. A mesure que les charbons s'affaissent, on fournit de nouvelle matière et de nouveaux charbons; ce qui continue jusqu'à ce qu'il y ait dans le fourneau environ trois livres de minerai; ils n'en peuvent pas fondre davantage à la fois. Des trois livres de minerai ils en tirent deux de fer qui paraît encore fort impur, mais qui cependant est assez bon. En une heure et demie nous avions tout vu.

Pendant qu'on s'occupait à fondre, nous fîmes chercher le kan (chef) du lieu, pour nous faire voir ses sortiléges, ce qu'ils appellent faire le kamlat. Il se fit apporter son tambour magique, qui avait la forme d'un tambour de basque; il battait dessus avec une seule baguette. Le kan, tantôt marmottait quelques mots tatares, et tantôt grognait comme un ours; il courait de côté et d'autre, puis s'asseyait, faisait d'épouvantables grimaces et d'horribles contorsions de corps, tournant les yeux, les fermant et gesticulant comme un insensé. Ce jeu ayant duré un quart d'heure, un homme lui ôta le tambour, et le sortilége finit. Nous demandâmes ce que tout cela signifiait; il répondit que, pour consulter le diable, il fallait s'y prendre de cette manière; que cependant tout ce qu'il avait fait n'était que pour satisfaire notre curiosité, et qu'il n'avait pas encore parlé au diable. Par d'autres questions, nous apprîmes que les Tatares ont recours au kan lorsqu'ils ont perdu quelque chose, ou lorsqu'ils veulent avoir des nouvelles de leurs amis absents. Alors le kan se sert d'un paquet de quarante-neuf morceaux de bois, gros comme des allumettes; il en met cinq à part, et joue avec les autres, les jetant à droite et à gauche avec beaucoup de grimaces et de contorsions; puis il donne la réponse comme il peut. Le kan leur fait accroire que par ses conjurations il évoque le diable, qui vient toujours du côté de l'occident et en forme d'ours, et lui révèle ce qu'il doit répondre. Il leur fait entendre qu'il est quelquefois maltraité cruellement par le diable, et tourmenté jusque dans le sommeil. Pour mieux convaincre ces bonnes gens de son commerce avec le diable, il fait semblant de s'éveiller en sursaut, en criant comme un possédé. Nous lui demandâmes pourquoi il ne s'adressait pas plutôt à Dieu, qui est la source de tout bien. Il répondit que ni lui ni les autres Tatares ne savaient rien de Dieu, sinon qu'il faisait du bien à ceux mêmes qui ne l'en priaient pas; que, par conséquent, ils n'avaient pas besoin de l'adorer; qu'au contraire ils étaient obligés de rendre un culte au diable, afin qu'il ne leur fît point de mal, parce qu'il ne songeait continuellement qu'à en faire. Ces Tatares, sur ces beaux principes, font des offrandes au diable et brassent souvent de gros tonneaux de bière qu'ils jettent en l'air ou contre les murs, pour que le diable s'en accommode. Quand ils sont près de mourir, toute leur inquiétude et leur frayeur, c'est que leur âme ne soit la proie du diable. Le kan est alors appelé pour battre le tambour, et pour faire leurs conventions avec le diable, en le flattant beaucoup. Ils ne savent pas ce que c'est que leur âme, ni où elle va; ils s'en embarrassent même fort peu, pourvu qu'elle ne tombe point entre les mains du diable. Ils enterrent leurs morts, ou les brûlent, ou les attachent à un arbre pour servir de proie aux oiseaux.

Les instruments du labour dont ils se servent, ils les fabriquent eux-mêmes du fer dont on vient de parler. Ces instruments consistent en un seul outil qui a la forme d'un demi-cercle fort tranchant, et dont le manche fait avec le fer un angle droit. Ils travaillent avec cet outil dans les champs comme on travaille dans nos jardins avec la houe, et n'entament la terre, en labourant, qu'à la profondeur de quelques pouces. Pour faire leur farine, ils broient le grain entre deux pierres.