Nous n'eûmes, dans tout ce voyage par eau, qu'une seule incommodité à laquelle il ne fut pas possible de trouver le moindre remède: c'étaient les cousins, dont il y a des quantités prodigieuses dans tous les endroits où nous passâmes. Ils s'attachent à toutes les parties du corps qui sont découvertes; ils plongent leur trompe à travers la peau, sucent le sang jusqu'à ce qu'ils en soient rassasiés, et s'envolent ensuite. Si on les laisse faire, ils couvrent entièrement la peau, et causent des douleurs insupportables. On m'a même assuré qu'ils tourmentent quelquefois si cruellement les vaches, qu'elles en tombent mortes. Le cousin des bords de l'Irtisch est d'une espèce très-délicate; on ne peut guère le toucher sans l'écraser, et si on l'écrase sur la peau, il y laisse son aiguillon, ce qui rend la douleur encore plus sensible. Sa piqûre fait enfler la peau aux uns, et à d'autres ne fait que des taches rouges telles qu'en font naître les orties. Le moyen usité dans le pays pour s'en garantir est de porter une sorte de bonnet fait en forme de tamis, qui couvre toute la tête et qui n'ôte pas entièrement la liberté de la vue. On met autour des lits des rideaux d'une toile claire de Russie. Nous employâmes ces deux moyens; mais nous trouvâmes de l'inconvénient à l'un comme à l'autre. Le premier causait une chaleur incommode qui se faisait sentir à la tête, et devenait bientôt insupportable. L'autre moyen nous parut d'abord sans effet: nos lits étaient assiégés par les cousins, et nous ne pouvions fermer l'œil de la nuit. Lorsqu'il pleuvait un peu ou que le temps était couvert, les cousins redoublaient de fureur; on ne se garantissait les mains et les jambes qu'en mettant des bas et des gants de peau. Les cousins sont en bien plus grande quantité sur les bords de l'eau que sur les bâtiments, et quelque chose qu'on fasse, on en est toujours couvert. Je risquai un jour d'aller sur le rivage; je ne puis exprimer tout ce que je souffris; mes mains et mon visage furent aussitôt remplis de petites pustules qui me causaient une démangeaison continuelle; je regagnai vite le bâtiment, et je me soulageai en me lavant avec du vinaigre.

Nous nous aperçûmes à la fin que les cousins qui nous tourmentaient la nuit ne venaient pas à travers les rideaux, mais qu'ils montaient d'en bas entre les rideaux et le lit. Il était aisé de leur fermer ce passage: nous arrêtâmes les rideaux dans le lit, et nous n'étions plus interrompus dans notre sommeil. Pour pouvoir tenir pendant le jour dans nos cabanes, il fallait y faire une fumée continuelle. Le mal était moindre quand il faisait du vent; il ne fallait alors qu'ouvrir les fenêtres. Les cousins ne supportent pas le vent, et comme il y en avait toujours un peu sur le pont, ils étaient dispersés.

Quand il faisait froid, il n'y avait plus de cousins; ils restaient dans les bâtiments attachés aux murs et comme morts; mais la moindre chaleur les faisait revivre.

A deux journées de Iamuschewa nous cessâmes notre navigation, et nous montâmes à cheval avec une petite suite; notre chemin traversait directement le steppe, qui est partout fort uni. Nous eûmes beaucoup à souffrir jusqu'à Iamuschewa; la chaleur était devenue si forte, que nous pensâmes périr; il faisait à la vérité du vent, mais il était aussi chaud que s'il fût sorti d'une fournaise ardente. Nous n'avions pas dormi depuis près de trente-six heures; le sable et la poussière nous ôtaient la vue, et nous arrivâmes très-fatigués, à une heure après midi, à Iamuschewa. Là, nous sentîmes encore à notre arrivée la chaleur si vivement, que nous désespérions de pouvoir la supporter davantage. Tout ce qu'on nous servait à table, quand nous prenions nos repas, était plein de sable que le vent y portait. La chambre n'avait pas de fenêtres; il n'y avait que des ouvertures pratiquées dans la muraille, et c'était par là que le vent nous charriait ce sable incommode. Il me prit envie de me baigner, et je m'en trouvai bien; je me sentis tout à la fois rafraîchi et délassé. En rentrant à notre logis, j'entendis le tambour de la forteresse qui donnait le signal du feu. Nous apprîmes qu'il était dans le steppe, et qu'il y faisait du ravage. Le vent chassait la flamme avec violence vers la forteresse. Nous montâmes aux ouvrages des fortifications, et nous vîmes en plusieurs endroits du désert des feux qui répandaient une grande lumière. L'officier qui commandait dans la forteresse n'était pas fort à son aise; car le feu le plus proche n'était pas éloigné de lui de plus de cinq werstes. Toutes les femmes du lieu furent commandées pour porter chacune, en cas d'accident, une mesure d'eau dans la maison, et quelques hommes furent occupés à creuser des fossés pour empêcher la communication du feu de ce côté-là. Ces précautions furent inutiles: le feu s'éteignit en quelque façon de lui-même.

Le steppe ressemble à une terre labourée où il n'y a que du chaume; l'herbe aride y brûle très-vite. Tout ce qui est combustible s'enflamme tout de suite et de proche en proche; mais dans ces steppes, outre les routes fort battues et les lacs, il y a au printemps quantité d'endroits marécageux, et en été beaucoup d'endroits secs, où il ne croît point du tout d'herbe. Ainsi, dans tous ces endroits, le feu s'arrête de lui-même, sans pouvoir aller plus loin, et s'éteint faute d'aliment. Les incendies des steppes ne sont pas rares: nous en avons vu plusieurs, et les habitants des environs assurent qu'on en voit presque tous les ans. On assigne deux causes à ces incendies: la première vient des voyageurs, qui font du feu dans les endroits où ils s'arrêtent pour faire manger leurs chevaux, et qui, en s'en allant, n'ont pas soin de l'éteindre; l'autre cause vient des fréquents orages, et on l'attribue au feu du ciel; mais elle se produit bien plus rarement.

Le lendemain de notre arrivée à Iamuschewa, nous nous rendîmes, avec peu de suite, au fameux lac salé Iamuschewa, dont la forteresse a pris son nom, et qui en est éloigné de six werstes à l'est. Ce lac est une merveille de la nature; il a neuf werstes de circonférence, et est presque rond; ses bords sont couverts de sel, et le fond est tout rempli de cristaux salins. L'eau est extrêmement salée; et quand le soleil y donne, tout le lac paraît rouge comme une belle aurore. Le sel qu'il produit est blanc comme la neige, et se forme tout en cristaux cubiques: il y en a une quantité si prodigieuse, qu'en très-peu de temps on pourrait en charger de nombreux vaisseaux, et que dans les endroits où l'on en a pris une certaine quantité, on en retrouve de nouveau cinq à six jours après. Les provinces de Tobolsk et de Ieniseisk en sont complétement approvisionnées par ce lac, qui suffirait encore à la fourniture de cinquante provinces semblables. La couronne s'en est réservé le commerce, comme celui de toutes les autres salines. A peu de distance de ce lac, sur une colline assez élevée, est une station de dix hommes, qui sont postés là pour veiller à ce que personne, excepté ceux qui sont autorisés par la couronne, n'emporte du sel. Ce sel, au reste, est d'une qualité supérieure: rien n'approche de sa blancheur, et l'on n'en trouve nulle part qui sale aussi bien les viandes.


Nos voyageurs continuèrent ensuite leur route sur les bords de l'Irtisch, tandis que leurs bâtiments, chargés de provisions, les suivaient sur la rivière.


Le 23 août, dit l'auteur, nous allâmes à Kolywans-Kagora. C'est au pied de cette montagne qu'on a construit, en 1728, la première fonderie avec un ostrog (fort): on n'en voit plus que les ruines, parce qu'elle a été abandonnée pour être transportée l'année suivante dans un lieu plus convenable, où elle est aujourd'hui.