Ces repas, quelque multipliés qu'ils soient, ne sont rien moins que ruineux; car aucun des négociants ne quitte la table sans laisser un demi-rouble ou un rouble; et c'est à qui fera le mieux les choses.

Les Tatares établis dans cette ville descendent en partie de ceux qui l'habitaient avant la conquête de la Sibérie, et en partie des Bukhars, qui s'y sont introduits peu à peu avec la permission des grands-ducs, dont ils ont obtenu certains priviléges. Ils sont en général fort tranquilles, et vivent du commerce; mais il n'y a point de métiers parmi eux. Ils regardent l'ivrognerie comme un vice honteux et déshonorant; ceux d'entre eux qui boivent de l'eau-de-vie sont fort décriés dans la nation. Je n'eus aucune occasion de voir leurs cérémonies religieuses; mais il suffit de dire qu'ils sont tous mahométans.

Les Tatares font leurs prières au lever et au coucher du soleil, ainsi qu'à chacun de leurs repas. Je demandai un jour à un Tatare pourquoi, au sortir de table et après son action de grâces, il passait sa main sur sa bouche; il me répondit par cette autre question: Pourquoi joignez-vous les mains en priant? question à laquelle il m'eût été facile de répondre.

Les Tatares ne changent pas souvent de religion; on en a cependant baptisé quelques-uns; mais ces prosélytes sont fort méprisés dans leur nation. Ceux qui s'appellent les vrais croyants leur reprochent qu'ils ne changent de religion que par goût pour l'ivrognerie, et pour se retirer de l'esclavage. Cette dernière raison paraît la plus vraisemblable.


Le temps de notre départ approchait; nous avions fait préparer deux doschts-chennikes, où l'on avait réuni toutes les commodités possibles. Un doschts-chennike est un bâtiment qu'on peut regarder comme une grande barque couverte; lorsqu'il est destiné à remonter les rivières, il a un gouvernail; mais ceux qui les descendent ont, au lieu de gouvernail, une grande et longue poutre devant et derrière, comme les bâtiments du Volga. Dans chacun de ces bâtiments il y avait vingt-deux manouvriers, tous Tatares; chacun était muni en outre de deux canons et d'un canonnier. Nous nous embarquâmes, et nous remontâmes le fleuve Irtisch.

Au delà de l'embouchure du Tara, qui se jette dans l'Irtisch, nous avions au rivage oriental le steppe ou le désert des Tatares-Barabins, et à l'occident celui des Cosaques. Ainsi, nous fîmes faire bonne garde. Nous n'avions rien à craindre des premiers, qui sont soumis à l'empire russe; mais le départ des Cosaques est très-dangereux; car des bords de l'Irtisch on peut arriver en trois jours jusqu'à la Kasakiahorda (horde de Cosaques), ainsi nommée par les Russes, qui court de temps en temps ce désert, et qui s'est rendue redoutable. Ces Cosaques tuent ordinairement tous les hommes qu'ils rencontrent, et emmènent les femmes. Ils traitent les Tatares un peu plus doucement que les Russes; ils les font marcher avec eux quelques pas, puis les dépouillent, les battent fort, et les laissent aller. Autrefois ils se contentaient d'emmener les Russes en captivité; j'en ai vu plusieurs qui en étaient sortis, et qui ne se lassent point de parler des cruautés qu'on leur avait fait souffrir.

Jusque-là notre navigation sur l'Irtisch, à la lenteur près et malgré les inconvénients dont je viens de parler, ne pouvait être plus heureuse. Nous n'avions qu'à nous louer des travailleurs que nous avions pris à Tobolsk; c'étaient tous gens tranquilles, officieux, pleins de bonne volonté. Nous étions touchés de voir ces pauvres gens travailler sans un moment de relâche, sans aucun repos la nuit, et pourtant sans le moindre murmure. L'accident qui arriva à notre bâtiment nous fit encore mieux connaître toute la bonté de ces Tatares. Nous avions dans ce bateau une provision considérable de cochon fumé; on sait que cette viande est en horreur aux Tatares, et qu'ils n'osent seulement pas la toucher; cependant notre navire ayant fait eau, comme il fallait que le bâtiment fût promptement déchargé, nous les vîmes avec des mains tremblantes aider à porter cette viande à terre. Une autre fois, un cochon de lait étant tombé dans l'eau, un de nos Tatares s'y jeta sur-le-champ, nagea après l'animal et le rapporta.

Nous avons aussi vu des marques de l'amitié qu'ils ont les uns pour les autres. Il était souvent arrivé que trois ou quatre Tatares étaient obligés, soit en nageant, soit en marchant dans l'eau, de prendre les devants pour sonder la profondeur et empêcher nos bâtiments d'échouer sur les bancs de sable. Un jour un de ces travailleurs qui, contre l'ordinaire des Tatares, ne savait pas bien nager, fut embarrassé dans un endroit profond, et près de se noyer. Ses camarades le voyant en danger, trois ou quatre d'entre eux se jetèrent à l'eau et le sauvèrent. Nous ne nous sommes jamais aperçus qu'ils nous aient volé la moindre chose. Leur probité est connue partout; aussi n'exige-t-on d'eux aucun serment; ils n'en connaissent pas même l'usage; mais lorsqu'ils ont frappé dans la main en promettant quelque chose, on peut être sûr de leur foi. Ils sont de plus très-religieux; je ne les ai jamais vus manger sans avoir fait leur prière à Dieu avant et après le repas. Ils ne levaient jamais la voile sans demander à Dieu, par des invocations en leur langue, sa bénédiction pour notre voyage.

Ces Tatares sont presque tous maigres, secs, fort bruns, et ont les cheveux noirs; ils sont grands mangeurs, et quand ils ont des provisions ils mangent quatre fois le jour. Leur mets ordinaire est de l'orge qu'ils font un peu griller, et qu'ils appellent kurmatsch; ils la mangent ainsi presque crue, ou, quand ils veulent se régaler, ils la font griller encore une fois avec un peu de beurre. De toutes les viandes, celle qu'ils aiment le mieux est la chair de poulain. Ils furent obligés avec nous de se contenter de ce que nous pouvions leur donner; mais ils n'étaient point délicats. Je les ai souvent vus mettre sur le feu des morceaux de viande pourrie qu'ils mangeaient de très-bon appétit.