Il y eut ce même jour à Tobolsk une autre solennité dont Muller seul fut témoin: «A un werste de la ville, il était entré dans une maison située sur une éminence et qui paraissait ne contenir qu'une seule chambre. Il y descendit par quelques marches basses, et il y trouva beaucoup de cercueils remplis de corps morts, et qu'on pouvait aisément ouvrir. Ce sont des cadavres de gens qui sont morts de mort violente ou sans sacrements, et qui ne peuvent pas être enterrés avec ceux qui les ont reçus ou dont la mort a été naturelle. Près de ces bières il y avait un grand concours de monde, soit parents des morts, soit inconnus, qui venaient prendre congé des défunts; car, disent-ils, quoique nous ne soyons pas parents, les morts peuvent dire un mot en notre faveur. Ce n'est pas qu'ils croient que ceux qui ne sont pas morts dans les règles ne puissent pas être sauvés: ces morts, d'après les idées religieuses du pays, ne restent pas au delà d'un an dans cet état, et quelques-uns même n'ont pas aussi longtemps à attendre. Suivant cette opinion, tous ceux qui meurent dans l'année entre les jeudis antérieurs à celui qui précède les fêtes de la Pentecôte, restent sans être inhumés jusqu'à ce dernier jeudi, et sont gardés dans ce dépôt de morts. S'il arrive que quelqu'un meure le jeudi même, il faut qu'il attende une année entière pour être enterré. Si au contraire il ne meurt qu'un seul jour auparavant, il l'est dès le lendemain. Ce jeudi est appelé tulpa en langue russe; mais la plupart le nomment sedmik, parce que depuis le jeudi saint jusqu'à celui-ci il y a sept semaines. Ce même jour l'archevêque de Tobolsk fait une procession solennelle avec son clergé jusqu'à cette maison; et, après avoir récité quelques prières, il absout les morts des péchés dont ils se sont rendus coupables par leurs négligences, ou qu'ils n'ont pu expier à cause de leur mort subite.
La semaine de Pâques se passa gaiement en visites réciproques. La populace la célébra par beaucoup de divertissements à sa manière; mais ces extravagances n'approchaient pas, à beaucoup près, de celles qui se firent dans la semaine du beurre.
Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur le fleuve Irtisch. Elle est divisée en ville haute et en ville basse. La ville haute est sur la rive orientale de l'Irtisch; la basse occupe le terrain qui est entre la montagne et le fleuve. Elles ont l'une et l'autre un circuit considérable; mais toutes les maisons sont bâties en bois. Dans la ville haute, qu'on appelle proprement la ville, se trouve la forteresse, qui forme presque un carré parfait. Elle renferme un bazar de marchandises bâti en pierres, la chancellerie de la régence et le palais archiépiscopal. Près de la forteresse est la maison du gouverneur général. Outre le bazar de marchandises, il y a dans la haute ville encore un magasin pour les vivres et pour toutes sortes de menues denrées.
La ville haute a cinq églises, dont deux construites en pierre, enclavées dans la forteresse, et trois bâties en bois, outre un couvent. La ville basse a sept paroisses, et un couvent bâti en pierre.
La ville haute a l'avantage de ne point être sujette aux inondations; mais elle a une grande incommodité, en ce qu'il y faut faire monter toute l'eau dont elle a besoin. L'archevêque seul a un puits profond de trente brasses, qu'il a fait creuser à grands frais, mais dont l'eau n'est à l'usage de personne hors de son palais. La ville basse a l'avantage d'être proche de l'eau; mais elle n'est pas à l'abri des inondations.
On nous dit à Tobolsk que cette ville éprouvait tous les dix ans une inondation qui la mettait sous l'eau. En effet, l'année précédente (1733), non-seulement la ville, mais tous les lieux bas des environs avaient été submergés.
Je n'ai pas connu d'endroit où l'on vît autant de vaches qu'on en rencontre à Tobolsk. Elles courent les rues, même en hiver; de quelque côté qu'on se tourne on aperçoit des vaches, mais surtout en été et au printemps.
La ville de Tobolsk est fort peuplée, et les Tatares font près du quart des habitants. Les autres sont presque tous des Russes, ou exilés pour crimes, ou enfants d'exilés. Comme ici tout est à si bon marché qu'un homme d'une condition médiocre peut y vivre avec le modique revenu de dix roubles par an, la paresse y est excessive. Quoiqu'il y ait des ouvriers de tous métiers, il est très-difficile d'obtenir quelque chose de ces gens-là; on n'y parvient guère qu'en usant de contrainte et d'autorité, ou en les faisant travailler sous bonne garde. Quand ils ont gagné quelque chose, ils ne cessent de boire jusqu'à ce que, n'ayant plus rien, ils soient forcés par la faim de revenir au travail. Le bas prix du pain cause en partie ce désordre, et fait que les ouvriers ne pensent pas à épargner; deux heures de travail leur donnent de quoi vivre une semaine et satisfaire leur paresse.
Du gouverneur général de Tobolsk relèvent tous les gouverneurs particuliers (woiwodes); cependant il ne peut pas les destituer ni les choisir lui-même; il est obligé de les recevoir tels qu'on les lui envoie de la prikase ou chancellerie de Sibérie, qui réside à Moscow. Il reçoit, ainsi que les sous-gouverneurs et les autres officiers de la chancellerie, des appointements du trésor impérial. Il y a deux secrétaires à la chancellerie de ce gouvernement qui sont perpétuels, quoiqu'on change les gouverneurs. Ces secrétaires, par cette raison, sont fort respectés; les grands et les petits recherchent leur protection, et ils gouvernent presque despotiquement toute la ville.
Le gouverneur célèbre toutes les fêtes de la cour; il fait inviter ce jour-là tous ceux qui sont au service de la couronne, et même tous les négociants de la ville. Tout ce qu'il y avait à Tobolsk de personnes destinées pour le voyage du Kamtchatka, reçut de pareilles invitations. Nous étions toujours placés à la même table avec l'archevêque, les archimandrites, quelques autres ecclésiastiques d'un ordre inférieur, et les officiers de la garnison. Le dîner était servi à la manière russe; on y buvait beaucoup de vin du Rhin et de muscat. Ordinairement après le dîner, hors le temps de carême, on dansait jusqu'à sept à huit heures du soir; d'autres fumaient, jouaient au trictrac ou s'amusaient à d'autres jeux.